Le « tire à la corde » pour la Turquie dans le cadre de la nouvelle guerre froide


Un « tire à la corde » est en cours pour savoir qui gagnera la Turquie, après les frappes menées par les USA en Syrie


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Par Andrew Korybko − le 23 avril 2018 − source orientalreview.org

Macron a déclaré que les frappes avaient « séparé » la Russie de la Turquie, à cause du soutien du président Erdogan à l’opération de bombardement, mais ce dernier a tenu peu après une conversation téléphonique avec le Président Poutine, au cours de laquelle les deux parties se sont accordées pour « intensifier la coopération bilatérale… en Syrie ».

En outre, la Turquie a répété plus tôt cette semaine que « [sa] politique en Syrie n’est pas en faveur ou contre tel ou tel pays », et qu’il « prendra part aux actions conjointes aussi bien avec les États-Unis qu’avec la Russie ou l’Iran » tant que ces actions vont dans le sens de ses politiques nationales. Cette approche d’« équilibrage » confirme que le président Erdogan est bien le parfait « opportuniste » en géopolitique et qu’il joue son rôle avec brio sur l’« Échiquier de puissance du XIXe siècle » néo-réaliste, afin de promouvoir ses intérêts et ceux de son pays. Voilà qui signale également sa volonté de mener ce qu’on ne saurait décrire que comme un nouveau « Mouvement des non-alignés » dans la nouvelle guerre froide.

Dans cette recherche de ce qu’on pourrait appeler un « terrain d’entente », le Président Erdogan s’est appliqué à faire osciller son discours entre l’occident et la Russie, provoquant une compétition entre les « blocs » unipolaire et multipolaire, dont le gagnant remporterait la loyauté de la Turquie, pays qui joue le rôle de pivot aussi bien pour des raisons géostratégiques que civilisationnelles, aux fins d’offrir à son peuple le « meilleur accord » possible dans l’ordre mondial en émergence. C’est ainsi que la Turquie a applaudi les frappes : elles s’alignent avec sa position courante, hostile au gouvernement syrien démocratiquement élu et légitime ; mais la même Turquie n’a pas autorisé les soldats aux ordres des USA à utiliser sa base militaire d’Incirlik pour mener à bien ces opérations. Pour reprendre le dicton, « les gestes sont plus éloquents que les paroles », et la Turquie indique ici que son soutien à l’occident se résume à des mots, la divergence stratégique sur le statut des Kurdes n’ayant fait que s’accroître entre les pays occidentaux et elle-même et ne semblant pas du tout sur le point de se résoudre.

Turquie et Syrie

En face de cela, le rapprochement rapide entre la Russie et la Turquie continue sur son élan, sans accroc : les deux grandes puissances ont dépassé leur rivalité historique mutuelle, et entrent dans un nouveau paradigme de relations sur un mode gagnant-gagnant. Les relations sont au beau fixe dans le domaine de l’énergie, alors que la Russie s’active à construire la première centrale nucléaire turque, et on voit les deux pays coopérer sur le méga-projet d’oléoduc turc/balkan vers l’Europe. Et ce n’est pas tout, la Russie a apporté son soutien passif à la controversée « Opération rameau d’olivier » turque et à celle qui l’a précédée : « Opération Bouclier de l’Euphrate », tandis que la « zone de désescalade » syrienne d’Idlib fonctionne de facto − de manière décidée ou par inadvertance − comme une « sphère d’influence » turque, sous « acceptation » russe implicite. Enfin, le président Erdogan n’est pas près d’oublier l’avertissement qu’on peut penser que le président Poutine lui avait offert, le prévenant du putsch pro-américain de 2016, juste avant que certains des poseurs de bombes embarqués dans le complot ne s’attaquent à sa résidence afin de l’assassiner.

Toutes ces raisons font que l’élan de ce « tir à la corde » de la nouvelle guerre froide visant à gagner la Turquie est en faveur du modèle multipolaire mené par la Russie, si l’on considère les actions d’Ankara plutôt que ses mots. Vraisemblablement, l’occident pourrait changer la donne, si il avait la volonté politique de « trahir » les Kurdes et si Trump finissait par extrader Gulen. Aucun de ces deux changements − qui seraient de nature à redistribuer les cartes − ne semble près d’arriver, et en fait, les USA et leurs alliés pourraient aussi bien être en train de se préparer à utiliser prochainement la Grèce comme mandataire dans une guerre hybride contre la Turquie. Le président Erdogan voit venir ce scénario, ce qui pourrait en fait expliquer que son soutien aux Occidentaux n’ait été que purement verbal, et qu’il ait choisi de leur refuser d’utiliser sa base militaire d’Incirlik pour leurs bombardements.

Cet article est une retranscription partielle de l’émission radio CONTEXT COUNTDOWN, diffusée sur Sputnik News le vendredi 20 avril 2018

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

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