Le paradoxe de Sénèque


Si l’épuisement minéral est un problème, comment se fait-il que nous n’en voyions pas les effets ?


Par Ugo Bardi – Le 8 novembre 2017 – Source CassandraLegacy

Les prix du pétrole restant bas et la production apparemment plus que suffisante pour satisfaire la demande, la plupart des gens ont sauté à la conclusion que toutes les ressources minérales sont abondantes et ne sont pas une préoccupation dans un avenir prévisible. Pourtant, le problème demeure : les ressources minérales ne sont pas infinies. La solution au problème peut être dans « l’effet Sénèque ». C’est un effet insidieux qui masque les risques futurs d’une croissance apparemment sûre et robuste.


L’histoire du Club de Rome commence avec la question des ressources naturelles. Dans les années 1960, il était devenu clair pour le fondateur du Club, Aurelio Peccei, que les ressources du monde étaient limitées et il s’est demandé comment cela allait affecter l’humanité. Ce fut l’origine du premier et  plus connu rapport du Club de Rome, « The Limits to Growth », publié en 1972.

Le rapport de 1972 fournit déjà des réponses à la question de l’épuisement. Il pointait du doigt que la pénurie de ressources limiterait la croissance de l’économie mondiale et, éventuellement, la conduirait à baisser. Cette conclusion a souvent été interprétée comme signifiant que l’humanité allait bientôt « manquer » de pétrole, de gaz ou d’une autre ressource ; mais cela n’a jamais été mentionné dans le rapport et cela n’a jamais été le cas. Le problème n’est pas, et n’a jamais été, de tomber à court de quoi que ce soit. L’idée était plutôt que l’épuisement progressif des minerais rende l’extraction plus coûteuse. C’est un fardeau pour la société que nous ne pouvons ignorer. Dans le même temps, la production de ressources minérales génère de la pollution et c’est un coût supplémentaire qui ne peut être ignoré, surtout quand il s’agit des gaz à effet de serre qui produisent des changements climatiques.

Ces premiers résultats ont été vérifiés dans des études ultérieures et, en 2014, le Club de Rome a produit un autre rapport, intitulé « Extracted » en anglais et « Die Geplünderte Planete » en allemand, qui a réitéré les conclusions antérieures. L’auteur du rapport, Ugo Bardi, chercheur à l’Université de Florence, Italie, a conclu que le problème de l’épuisement des minéraux était réel et important, et qu’il s’aggravait progressivement.

Pourtant, ces conclusions sont loin d’être généralement acceptées. L’épuisement, semble-t-il, est toujours considéré comme un non-problème, en particulier dans l’industrie extractive. « Si l’épuisement est vraiment un problème, disent souvent les représentants de l’industrie, comment se fait-il que nous produisions encore des produits minéraux au rythme le plus élevé jamais vu dans l’histoire ? » Nous remarquons que nos coûts de production n’ont pas significativement augmenté alors que nous exploitons des mines avec des concentrations de minerais de plus en plus faible.

L’épuisement minéral menace-t-il la civilisation humaine ? Ou est-ce seulement un problème marginal qui peut être résolu par certaines améliorations technologiques ? C’est vraiment une question fondamentale pour l’avenir de l’humanité. Une réponse est fournie par le dernier rapport du Club de Rome publié en 2017, « L’Effet Sénèque ».

S’inspirant de quelque chose que l’ancien philosophe romain Sénèque a dit, l’auteur de l’étude, Ugo Bardi, examine la trajectoire d’un système économique soumis à la double contrainte de l’épuisement des minerais et de la pollution. Le résultat est la « falaise de Sénèque », une représentation graphique de la déclaration de Sénèque indiquant que « les augmentations sont basées sur une croissance lente, mais le chemin de la ruine est rapide ». C’est quelque chose de bien connu dans la vie de tous les jours, mais une étude pourrait le confirmer en utilisant des modèles mathématiques. Voici la courbe calculée par simulations.

L’« effet Sénèque » ou le « paradoxe de Sénèque » explique pourquoi l’épuisement des minéraux est un problème mais, pour le moment, nous n’en ressentons pas les effets. Nous n’avons pas encore atteint le sommet de la courbe et nous ne voyons pas la falaise qui nous attend. Jusqu’à présent, l’industrie extractive a été en mesure de masquer les effets de l’épuisement grâce à des économies d’échelle. Cela a été possible tant que la production continuait d’augmenter, ce qui a été le cas jusqu’à présent pour la plupart des produits minéraux. Le problème est que cette stratégie ne peut pas durer éternellement : les ressources minérales ne sont pas infinies.

Un bon exemple de cet effet peut être trouvé dans l’industrie pétrolière. A l’heure actuelle, toutes les craintes d’épuisement du pétrole semblent avoir été dissipées par les bas prix du marché et par la production toujours croissante. Les deux facteurs donnent l’impression d’une abondance de pétrole bon marché qui pourrait durer longtemps – si ce n’est pour toujours. Mais c’est exactement le résultat de la forme de la courbe Sénèque. Tant que nous n’atteignons pas le sommet de la falaise, nous ne la voyons pas.

Mais la ruine, comme l’a dit Sénèque, peut être rapide. Tenez compte de la situation climatique actuelle et du besoin urgent de réduire les émissions de carbone. Considérons le passage rapide aux véhicules électriques, souvent considérés comme un moyen de lutter contre le changement climatique. Considérons qu’aux États-Unis plus de 60% du marché du pétrole brut est destiné aux véhicules privés. Ensuite, vous voyez que si les gens commençaient à remplacer leurs vieilles voitures et camions par des voitures électriques (quelque chose qu’ils devraient faire par tous les moyens pour notre survie), l’industrie pétrolière perdrait une grande partie de son marché.

Pour l’industrie pétrolière, perdre une fraction significative de son marché n’est pas seulement une question de réduction des effectifs ; c’est une catastrophe ; cela sonne leur glas. C’est ici que « l’effet Sénèque » commence à jouer son rôle. Les économies d’échelle qui ont permis à l’industrie de surmonter les effets de l’épuisement deviennent des dés-économies d’échelle, ce qui augmente les coûts et réduit les profits. Cette industrie devient incapable d’attirer de nouveaux investissements ; elle commence à rétrécir et finit par disparaître : c’est ce que dit Sénèque, « la ruine est rapide ».

Le déclin de l’industrie pétrolière est déjà en cours dans plusieurs régions du monde et la perte d’efficacité due à cette contraction est bien documentée (voir par exemple, Hall et al., 2014). Ces derniers temps, l’industrie américaine a été en mesure de démarrer un nouveau cycle d’extraction de pétrole avec « le pétrole de schiste » (plus exactement, « pétrole léger de réservoirs étanches »), mais cela signifie simplement reporter l’inévitable et la falaise de Sénèque pourrait être au coin de la rue.

L’humanité est confrontée à une situation difficile en ce moment. Les deux menaces, l’épuisement et la pollution, travaillent ensemble pour provoquer un déclin qui pourrait être très rapide, comme cela a souvent été le cas pour les civilisations passées. L’« effet Sénèque » rend la situation d’autant plus insidieuse que nous n’avons actuellement que quelques indices sur le déclin futur, mais quand nous verrons la falaise devant nous, il sera peut-être trop tard pour l’éviter complètement.

Pourtant, aujourd’hui nous avons des outils puissants sous la forme de la science des systèmes complexes. Si nous sommes prêts à les utiliser, ces outils nous permettront de comprendre l’avenir et d’y être préparés. Si nous comprenons les menaces auxquelles nous sommes confrontés, elles peuvent être perçues comme des opportunités. Ainsi, la ruine imminente de l’industrie pétrolière n’est pas une menace mais une occasion d’éviter, ou au moins atténuer, une catastrophe climatique future.

Une fois que nous comprenons ce point, la stratégie devient claire : ne pas combattre l’inévitable ; ne pas essayer de maintenir l’industrie pétrolière à tout prix ; c’est exactement ce qui rend la pente de la falaise de Sénèque plus abrupte. Au lieu de cela, il faut favoriser les changements inévitables. Cela signifie aider l’industrie pétrolière à disparaître en favorisant son remplacement par quelque chose de moins polluant et de plus durable. Des stratégies similaires sont possibles pour de nombreuses industries polluantes encore courantes aujourd’hui.

Comme toujours, le futur n’est rien d’autre que les choix que nous faisons et il est encore temps de faire de bons choix. La falaise de Sénèque de la civilisation humaine ne se produira que si nous la choisissons.

Ugo Bardi

Note du Saker Francophone

Ugo pourrait avantageusement remplacer la menace climatique par la menace financière, beaucoup mieux analysée à mon sens par Gail Tverberg. Son désir de remplacer l'industrie pétrolière par un autre modèle n'est-il guidé que par son altruisme ou agit-il comme caution scientifique de la faction globaliste oligarchique ?

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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