La Marche des femmes : arrêt devant le Rubicon

« ...En outre, qui voudrait des droits culturels de genre si tout le reste de la société, depuis la concentration extrême de la richesse jusqu’au racisme – qui n’a pas reçu l’attention appropriée de la Marche – ne changeait pas ? » Norman Pollack

Par Norman Pollack – Le 24 janvier 2017 – Source CounterPunch

L’ambiance de fête de la Marche des Femmes est terminée, ou plutôt, mérite de l’être. Elle était indue dés l’origine, parce que la politique culturelle du genre banalise la répression fondamentale organisée par le capitalisme avancé, celle qui nourrit cette répression par des pratiques discriminatoires, nécessairement opposées, pour autant que la société a une prétention à être une démocratie. Bien sûr, la Marche était d’une importance capitale à la fois en exposant l’abus historique – à la mesure des siècles – et en brisant les illusions d’apathie et / ou de consensus dans la nouvelle distribution des rôles de la société américaine.

Mais qu’en est-il de l’ancienne distribution ? Trump est une excroissance de longue date de la politique et des valeurs sociales anti-humanitaires, et anti-radicales. Il peut être un paratonnerre commode pour les problèmes actuels affectant, par exemple, la répartition de la richesse, le chômage, et le filet de sécurité sociale déchiqueté, mais toute cette pourriture – j’utilise le terme à dessein [Larousse : personne corrompue, débauchée] – de guerres, de changement de régime et ce climat domestique de peur, attirant la haine en soi, indifférenciée et névrotique, cette pourriture donc, peut être trouvée chez les prédécesseurs de Trump, en commençant par Obama, et en remontant – à quelques exceptions près – jusqu’à Truman et Kennedy.

Faites face ! L’Amérique est une société malade, ses principaux symptômes : une conscience erronée et une réification irréaliste du capitalisme comme Le Bien Absolu, c’est assez – lorsque bien remplis – pour expliquer la disgrâce et les lacunes de la mobilisation du week-end dernier [la Marche des Femmes]. Le New York Times (NYT) a publié des photos de la marche dans les villes américaines et dans le monde entier. Les pancartes brandies donnent une solide indication des paramètres de la manifestation. Les placards ne mentent pas ; ils révèlent et résument les demandes les plus intimes, et dans l’ensemble, ils ont tendance à décevoir, sinon à enrager l’écrivain que je suis. Dire, comme beaucoup d’entre eux l’ont fait par un slogan identique « Droits de la Femme = Droits de l’Homme » est une tautologie politique gratifiante qui, même sincère et sérieuse, ne signifie quasiment rien, parce qu’elle manque – d’où le titre de mon article, Arrêt devant le Rubicon – à désigner le contexte du pouvoir, l’économie politique, les fondements idéologiques, le coupable responsable de la falsification de l’équation des droits des femmes et des droits de l’homme.

Vous pouvez l’appeler capitalisme, ou exceptionnalisme, ou – et je serais en désaccord – distorsion d’un système de justice par ailleurs sain. Mais les étiquettes sont moins importantes que la compréhension des faits, et ici, au-delà d’une pancarte de mon cru « La Classe avant le Genre », dans la lutte contre la répression domestique et la criminalité internationale, je demanderais, en cette période de conflit, de griefs et de souffrance, si le contrôle de son propre utérus ou la destruction du plafond de verre ont plus d’importance que, par exemple, de mettre un terme aux actes des Israéliens emmenant des Gazaouis dans les écoles de l’ONU en les faisant sauter, ou aux drones armés servant aux assassinats extrajudiciaire plus ou moins ciblés, ou au réseau mondial de bases militaires, à la mise en œuvre des changements de régime, à l’hégémonie unilatérale ou à la confrontation provocatrice avec la Russie et la Chine ? La liste peut être infiniment étendue, jusqu’à présent, l’Amérique a glissé sur le toboggan du crypto-fascisme – de moins en moins crypto et de

plus en plus fasciste.

Pourquoi donc, au risque de l’ostracisme total par une communauté radicale – celle dans laquelle je m’inscris, bien que dispersée, quelque peu mythique, extrêmement variée dans sa composition et ses exigences – choisirais-je de critiquer La Marche des Femmes, connaissant bien son caractère, déjà iconique et sacré, et profondément significatif pour les participants ? Bonne question, à laquelle la réponse, à mon avis, serait : elle s’arrête à l’essentiel, elle ne va pas assez loin, elle apporte peut-être un soulagement immédiat et crée l’illusion d’une action significative, mais en même temps non-subversive, ne frappant pas aux sources de la richesse, du pouvoir et du militarisme en Amérique, et donc ne change pas grand chose, est facilement assimilable, en un mot, manipulable par la flatterie, mangeant dans le même râtelier que nous ont donné Bush, Obama, Trump, des mécréants de l’injustice sociale et de la politique internationale totalitaire.

Nous voyons, dans mon récent article, le développement, juste sous nos yeux, de la république bananière vers un État voyou [Larousse : individu de mœurs crapuleuses, qui fait partie du milieu], un processus sociétal de mouture d’une posture contre-révolutionnaire en toutes choses, et non des moindres en une opposition déterminée et un mépris total pour une doctrine des droits de l’homme qui, au-delà de la spécificité des femmes, mobiliserait maintenant nécessairement en termes de lutte de classe – si seulement c’était possible ! – pour le compte d’une égalité fondamentale de tous les êtres humains, réalisée, encore une fois nécessairement, grâce à la démocratisation de la structure sociale. À quoi sert l’égalité des sexes – Hillary à la Maison-Blanche – si l’ordre social est fonctionnellement malade d’une pauvreté de masse, d’habitudes autoritaires de déférence, d’une inclination à la guerre, d’une aide à la rentabilité du capitalisme et d’une stimulation psychologique à la confiance et au bien-être pour compenser un noyau fondamental d’aliénation, de séparation les uns des autres, et d’égoïsme profond ?

L’aliénation rend possible l’égarement de la conscience, dans ce cas l’incapacité à généraliser et à mettre en œuvre l’équation la plus significative, démocratie = humanité, toutes deux basées sur des structures qui ne favorisent pas la domination ni la répression, qu’elles soient politique, économique ou idéologique – l’Amérique se situant en tête pour ces trois critères, et peut-être dans cet ordre.

Je ne veux pas blesser les sentiments de quiconque est impliqué dans la Marche, ni ceux ici, ni dans d’autres pays, qui s’identifient aux marcheurs. Idéalement, il y a un rythme dans la protestation sociale, et le week-end va conduire à une accélération. Mais par , je veux parler d’une radicalisation substantielle plus importante, et non de simples démonstrations. Les personnes transgenres souffrent. Les queers souffrent. Les gays et les lesbiennes souffrent. La souffrance est réelle, et elle est enracinée dans une société qui ne peut accepter l’égalité et l’individualité humaines.

Mais pour aller où que ce soit dans la direction d’une communauté libre, il faut regarder au-delà, en motivant sa colère et sa détermination par le spectacle de la perversité de la discrimination, et creuser aux racines du pouvoir, du militarisme et de la haine. En outre, qui voudrait des droits culturels de genre si tout le reste de la société, depuis la concentration extrême de la richesse jusqu’au racisme – qui n’a pas reçu l’attention appropriée de la Marche – ne changeait pas ?

Norman Pollack Ph.D. Harvard, Guggenheim Fellow, il écrit sur le populisme américain en tant que mouvement radical, prof, activiste. Ses intérêts sont la théorie sociale et l’analyse structurelle du capitalisme et du fascisme. Il peut être contacté à pollackn@msu.ed

Traduit et édité par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

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