La Libye, l’Égypte et l’État Islamique: La troisième guerre mondiale pourrait-elle commencer avec une vidéo ?

Patrick Henningsen

Par Patrick Henningsen – Le 17 février 2015 – Source 21st Century Wire

Ce qui s’est passé en Libye cette semaine ne devrait pas surprendre ceux qui ont prêté attention à ce qui s’est passé durant les quatre dernières années.

Géopolitiquement parlant et en considérant sa proximité avec l’Europe, ce nid de vipères a le potentiel pour devenir encore plus périlleux que la Syrie. Au début de la nouvelle année, nous avions prédit que la Libye deviendrait le prochain théâtre important pour l’EI, ouvrant la voie à une éventuelle intervention des États-Unis ou de l’OTAN. A la fin de l’année, 21WIRE avait fait paraître un article intitulé Game Changers: 2015 Prediction [Changer la donne: prédictions pour 2015], qui expliquait :

«Parmi tous les fronts de conflits potentiellement émergents selon la planification centrale de l’OTAN, celui-ci est de loin le plus prometteur. D’une manière hégélienne classique, le désastre libyen que l’OTAN a engendré en 2011, est maintenant mûr pour une deuxième tournée de nettoyage. Tout comme pour l’Irak, le pays a été effectivement séparé en trois régions. Les seigneurs de guerre et les gangs terroristes se sont emparés du pouvoir laissé vacant par la décapitation bâclée du régime de Kadhafi en 2011, et le gouvernement fantoche de l’OTAN s’est déjà mis à l’abri, utilisant ce qui reste de sa force aérienne pour bombarder ses propres villes.»

Dès le commencement, la couverture médiatique de la Libye a été infestée de détournements et de dissimulation. Les signaux d’alerte étaient visibles dès la fin de 2011 (voir ci-dessous).

Comment ont-ils pu se tromper autant? Presque tout ce qui s’est passé en Libye  ces quatre dernières années était connu des médias alternatifs, mais censuré dans les médias dominants. Il se passe la même chose aujourd’hui. La raison en est très simple. Comme ils ont renoncé à pratiquer le journalisme d’investigation, les médias de masse se sont contentés de réagir à l’histoire officielle. Lorsque les événements ont lieu, Washington annonce ses thèmes de discussion, les journaux répètent ce qui est dit, les agents de renseignement infiltrés à l’intérieur de ces médias préservent le script, le Département d’État tient des conférences de presse tandis que la CIA dépêche ses experts pour parader sur CNN, FOX, etc… La narration est rationalisée. Toute information ultérieure ou tout thème contredisant la ligne officielle est sommairement écartée ou supprimée et, dans la plupart des cas, complètement ignorée.

Au début de 2013, 21WIRE a publié un article sur la façon dont Chris Stevens supervisait  un programme états-unien de trafic d’armes entre Benghazi et la Syrie. Dès 2011, j’avais rapporté que les combattants islamiques libyens étaient transférés en Syrie pour la prochaine guerre par procuration. Si seulement les médias de masse avaient alors fait de même.

EXTRAS: John le djihadiste ne pouvant pas se rendre sur la plage pour le dernier film chorégraphié produit par l’État islamique, il a été remplacé par un acteur local.

L’EI est-il vraiment en Libye ? Eh bien, oui et non. L’EI est devenu une espèce de marque en open source, avec une ligne complète de marketing de mode saisonnière, un logo et toute une gamme de marchandises. En fait, quiconque en a envie peut hisser un drapeau de l’État islamique ou imprimer une page en format A4, l’accrocher à un mur tout en réalisant une vidéo sur le martyr, comme l’a fait Amedy Coulibaly à Paris. En Libye, il ont fait quelques folies, ils ont imprimé de grandes décalcomanies, qu’ils ont ensuite collées sur leurs pick-ups et ils ont exhibé leur nouveau drapeau à franges dorées. Il semble que l’EI n’ait pas de structures hiérarchiques ou d’organisation et qu’il existe en Syrie et en Irak comme une confédération de milices paramilitaires et de groupes d’al-Qaida. Nombre d’entre eux reçoivent, en quantités variables, des fonds et des armements de la part de pays alliés à l’OTAN et en provenance de monarchies du Conseil de coopération du Golfe. Il y a aussi beaucoup de mercenaires aguerris ou de membres des forces spéciales qui entraînent les rebelles ou les membres de l’EI se rendant en Syrie. Sinon, les brigades terroristes fonctionnent bien plus comme des groupes mafieux ou des Pirates du désert franchisés que comme une véritable organisation terroriste. Donc, en théorie, tout le monde peut être EI et EI est partout. Cela ressemble à un prétexte ultime pour une guerre internationale illimitée et sans règles.

Nous avions été préparés en janvier à la campagne officielle de relations publiques d’EI de la semaine, afin de lancer les événements en Libye, lorsqu’un coup monté mineur  sous faux drapeau à été mené – une attaque avec des armes légères de l’Hotel Corinthia, accompagnée d’un attentat à la voiture piégée. Nous avons été informés de cet incident par l’organe de presse Pentagon SITE Intelligence Group, qui a dit que l’attaque avait été perpétrée par la branche EI de Tripoli. Nous étions supposés faire totalement confiance à SITE et surtout ne pas nous questionner sur la provenance de ses nombreuses exclusivités sur le terrorisme.

Les guerres vidéo d’EI

La plupart des personnes saines s’accordent sur le fait que le genre vidéo terroriste est officiellement hors de tout contrôle. La population y devient insensible, jusqu’à un certain point, mais d’un autre côté, les politiciens et ceux qui produisent les médias l’ont bien accueilli parce que cela rend leur travail plus facile. Si cela terrorise la population, alors c’est au service d’un plan fasciste des transnationales, ainsi que des médias. Notre monde a été transformé en un mélange cinématographique où Batman rencontre Iron Man III jouant Le Mandarin.

En septembre, 21WIRE avait publié un article indiquant que les premières édition de vidéos de décapitation d’EI étaient probablement fausses, filmées sur un écran vert, complétées par des accessoires, des costumes et des voix off. Il se trouve qu’au moins deux des principaux réseaux d’information états-uniens, CNN et FOX News, l’ont finalement admis il y a trois semaines. Voici un exemple, signalé par Dahboo77:

Si  les médias de masse se sont trompés durant si longtemps, pourquoi devrions-nous croire ce qu’ils affirment à propos des productions cinématographiques d’EI?

Il y a une autre chose incroyable au sujet de ces vidéos, c’est leur efficacité à entraîner les États-nation du Moyen-Orient à bombarder leurs voisins. La formule ressemble à une pure dialectique hégélienne, introduite par un problème – une vidéo horrible d’EI apparaissant sur internet – suivie d’une réaction prévisible, celle de scandaliser la population, et d’une demande d’expiation par le sang; et pour finir, la solution, une campagne de bombardement contre l’ennemi prétendument sans visage.

Le pilote jordanien Kasasbeh, face à des membres d’EI dans ce qui semble être une mise en scène. Prêtez attention au floutage de la photo du plan avant au plan arrière.© counterjihadnews.com

Pour commencer, il y a eu la Jordanie. Juste après la diffusion publique d’une production cinématographique d’EI hautement suspecte et supposée montrer un pilote jordanien, Moaz al- Kasasbeh, brûlé dans ce qui semble être une cage accessoire de scène, le roi de Jordanie à répondu en lançant une séries de frappe aériennes de haute intensité à titre de revanche, à l’intérieur du territoire syrien. On a dit aux médias que ces sorties étaient menées contre des cibles d’EI. En réalité, nous ne pourrons jamais savoir si c’est vrai ou pas. Si l’on en juge par le battage médiatique, il est plus probable qu’il s’agissait d’un raid aérien symbolique, destiné à influencer l’opinion publique au sujet d’un régime qui une semaine avant, n’était pas très populaire. Pour ajouter à la confusion, quelqu’un à ajouté, c’était commode, l’histoire de la prétendue otage féminine Kayla Mueller. L’EI a déclaré qu’elle avait été tuée par les frappes aériennes jordaniennes, alors que Washington et Amman affirment que c’est l’EI qui l’a tuée – et dans la grande tradition d’absence d’autopsie d’EI, les médias occidentaux avalisent tout cela sans réserve et acceptent ensuite que les photos JPEG envoyées par EI à ses parents soient authentiques. Surréaliste.

EI en Libye: Image fixe de la dernière production d’EI, montrant l’exécution de 20 chrétiens coptes égyptiens, assassiné par des militants masqués d’EI, portant les mêmes robes de ninjas, alors que les prisonniers portent eux, les combinaisons oranges de Guantánamo.

Ensuite, ça a été au tour de l’Égypte. Tout comme son camarade dictateur en Jordanie, le dirigeant suprême, le général Abdel Fatah El Sisi, a ses propres problèmes domestiques. Il s’est débrouillé pour obtenir 98 % des voix lors des élections de l’été dernier, mais de nombreuses personnes pensent que ce score a été obtenu en éliminant toute opposition et en effrayant les électeurs de l’opposition pour qu’il n’aillent pas voter (il semble parfait pour devenir le nouveau Hosni Moubarak, destiné à diriger pour encore 25 ans). Soudainement, hier, est apparue une nouvelle vidéo horrible montrant la décapitation en masse de 20 chrétiens coptes égyptiens qui se trouvaient en Libye et qui flânaient (c’est ce que l’on nous dit) dans une zone dangereuse où rôde l’EI, le long de la côte Nord de la Libye. Quelques heures après que la vidéo avait été diffusée, El Sisi ordonnait des frappes aériennes contre la Libye. Et les médias montraient des F16 d’origine états-unienne appartenant à l’Égypte et volant en formation en direction de leur nouvelle cible, une zone civile voisine de la ville côtière de Derna, exigeant la vengeance après la production cinématographique horrible d’EI. Le film a-t-il réellement été tourné à Derna? En fait, c’est invérifiable. Tout ce que nous savons est qu’il a été filmé sur une plage, quelque part sur la planète.

Les médias états-uniens et britanniques ne parleront pas des civils tués lors de ces glorieux raids aériens et, s’ils le font, ce ne sont que des dommages collatéraux. Mais cette sombre campagne de relations publiques générée dans des lieux comme la Syrie ou la Libye ne fait que garantir que plus, toujours plus, d’extrémisme va s’enraciner, nourrissant la boucle hégélienne. Cette équation est la raison même (frappes aériennes de la coalition?) pour laquelle la Libye est aujourd’hui infestée de paramilitaires extrémistes, mais jamais vous n’entendrez admettre cela de la part du brain trust des médias de masse, ou du panel des experts en sécurité nationale de CNN.

Imaginez ça, une industrie de l’armement mondiale sponsorisée par des vidéos de YouTube? Nous en sommes presque là. Tout ce que Washington a à faire est de lever le doigt, diffuser la vidéo et dire: regardez-les se bombarder les uns les autres comme à l’époque ottomane.

Dans le même temps, les médias occidentaux deviennent hystériques et disent qu’il s’agir d’une attaque d’EI aux portes de l’Europe. Même la presse italienne panique, craignant qu’EI n’opère une percée en Italie et n’atteigne Rome ou d’autres villes importantes.

Des articles à sensation de la presse britannique propagent la nouvelle crainte de bateaux remplis de membres d’EI traversant la Méditerranée et débarquant sur les plages d’Europe. Ces histoires sont placées dans les médias pour pousser l’opinion publique à accepter une guerre permanente.

Dans toutes ces vidéos de décapitation d’EI, outre le fait que nombre d’entre elles ne montrent même pas la mise à mort des victimes à l’écran, il n’y a jamais eu de preuves d’autopsie permettant de vérifier s’il y a eu mort d’homme, ni arme du crimes, ni lieu, ni heure de la mort ni même aucun corps. Les élites politiques politique et les médias nous disent de prendre les vidéos pour argent comptant. Qu’est ce qui distingue ces vidéos de grande qualité des productions hollywoodiennes? Réponse: rien. Finalement, il n’y a pas de scène de crime réelle, uniquement une vidéo YouTube.

Le moment idéal pour une nouvelle déclaration de guerre des Etats-Unis

Le chronométrage de l’épisode de la semaine des vidéos à la demande d’EI en Libye est assez troublant, sinon suspect, si l’on considère le débat constitutionnel actuellement en cours aux Etats-Unis. Ne s’agit-il que d’une nouvelle étrange coïncidence de plus, lorsque seulement 24 heures après que l’Égypte a lancé une frappe aérienne en Libye, le président états-unien Barack Obama propose une nouvelle autorisation  du Congrès pour recourir à la force militaire [AUMF, NdT] contre l’EI – que les experts du milieu ont qualifié de rare moment d’unité parmi les membres démocrates et républicains du Congrès?

En utilisant ce dernier épisode de la crise EI, le gouvernement des Etats-Unis tente de réécrire et même de redéfinir l’intégralité du processus de déclaration de guerre. Le journaliste de 21WIRE, Shawn Helton, a expliqué hier la signification historique de cette action de l’exécutif :

«La Résolution 1973 des Nations Unies autorisant la guerre (War Powers Résolution) a été une source de débats acérés avec la direction états-unienne depuis qu’elle est passée et la constitutionnalité de la loi du Congrès a été remise en question par tous les présidents états-uniens depuis sa mise en place.»

«Bien que l’autorisation de l’utilisation de la force ne soit pas une déclaration de guerre officielle, elle fournit le vademecum législatif nécessaire pour conférer davantage d’autorité au