La guerre n’est pas une option pour la Corée


Attaquer la Corée du Nord compromettrait la raison même pour laquelle les troupes américaines ont été stationnées dans la péninsule pendant sept décennies : protéger le peuple sud-coréen. Christine Ahn


Par Christine Ahn – Le 18 mars 2017 – Source Foreign Policy in Focus

« Permettez-moi d’être très clair: la politique de patience stratégique a pris fin », a déclaré le secrétaire d’État américain Rex Tillerson à des journalistes, lors d’une conférence de presse à Séoul, en Corée du Sud. « Toutes les options sont sur la table », a déclaré Tillerson, y compris « une réponse appropriée » à toute menace nord-coréenne.

Les États-Unis et la Corée du Nord sont comme deux « trains lancés à fond qui arrivent l’un vers l’autre », a déclaré le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, la semaine dernière. La Corée du Nord a testé quatre missiles balistiques au large de la côte japonaise, alors que des milliers de troupes sud-coréennes, japonaises et américaines, soutenues par des vaisseaux de guerre et des avions de guerre, s’engagent actuellement dans des exercices militaires massifs, y compris le déploiement des SEALS, ceux qui ont tué Oussama Ben Laden.

Sans moyen de communication autre que cette agitation militaire, Pyongyang risque d’interpréter les manœuvres de Washington comme la préparation à une frappe préventive. Compte tenu du vide politique en Corée du Sud, suite à la destitution de la présidente Park Geun-hye, tous les chemins semblent converger vers une destination : la guerre.

Lors d’une discussion au Council of Foreign Relations, le 13 mars, Mary Beth Long, ancienne secrétaire adjointe à la défense, a préconisé une « réponse agressive », étant donné l’échec de la patience stratégique de l’administration Obama, qui utilisait surtout les sanctions pour isoler davantage le pays et favoriser l’effondrement du régime de Kim Jong Un.

Pourtant, alors que les va-t-en-guerre demandent au président Trump de régler le problème des programmes nucléaires et des missiles de la Corée du Nord par la force, ils sapent la raison même pour laquelle l’armée américaine a prétendument été stationnée sur la péninsule coréenne pendant sept décennies : protéger le peuple sud-coréen.

Bien que le fantasme des frappes chirurgicales pour renverser des dictateurs brutaux ait longtemps enivré les dirigeants militaires américains, ils ont pourtant été retenus par la folie d’une action aussi imprudente. Dans les années quatre-vingt-dix, lorsque le président Bill Clinton a considéré une première frappe sur le réacteur nucléaire de Yongbyon en Corée du Nord, le Pentagone a conclu que même une action limitée coûterait un million de vies dans les premières 24 heures – et c’était bien avant que Pyongyang ne possédât d’armes nucléaires.

Le président Obama a également envisagé des frappes chirurgicales ciblant Kim Jong Un et les sites d’armes. Mais comme David Sanger l’a rapporté dans The New York Times, l’obtention de renseignements précis était presque impossible et « les risques d’échecs étaient énormes, y compris celui de relancer une guerre sur la péninsule coréenne ». Toute action militaire de Washington déclenchera sans aucun doute une contre-réaction de Pyongyang, qui pourrait tuer instantanément un tiers de la population sud-coréenne.

« La Corée du Nord va sûrement mener une attaque nucléaire contre la Corée du Sud et les États-Unis, en utilisant toutes ses diverses méthodes d’attaque et tirs à longue portée », a déclaré Suh Choo-suk, chercheur à l’Institut coréen pour les analyses de défense, à un symposium à Tokyo plus tôt ce mois-ci. « Il n’y a pas de dirigeant sud-coréen qui pense qu’une première frappe états-unienne soit acceptable. »

Pourtant, avec le vide politique actuel en Corée du Sud, suite au procès de Park Geun-Hye, le ministre des Affaires étrangères sud-coréen Yun Byung-se semble suivre la position dure de Washington, selon laquelle « la dissuasion militaire serait l’un des piliers ».

C’est peut-être l’effort ultime de l’administration de Park pour pousser à l’effondrement du régime, avant qu’une administration plus progressiste n’inverse sa politique de ligne dure. Le principal candidat pour remplacer Park, Moon Jae-in, est le mieux placé pour gagner les élections anticipées du 9 mai, sauf surprises. Il a promis de rendre visite à Pyongyang avant même d’aller à Washington, de rouvrir le complexe industriel conjoint de Kaesong, que Park avait fermé l’année dernière, et de remettre en question l’installation du THAAD, le système américain de défense antimissile que Washington a déployé en toute hâte avant qu’une administration progressiste ne reprenne place à la Maison Bleue [le siège de la présidence coréenne, NdT] à Séoul. Le déploiement du système THAAD a mis la Chine en colère, qui le considère comme une menace, et celle-ci, en rétorsion, a boycotté l’économie sud-coréenne en ciblant de nombreux biens et services.

C’est peut-être pour cette raison que l’administration Trump envisage une action militaire maintenant. Avec un président pro-engagement libéral en Corée du Sud, Washington devra arrêter ses roulements de tambour de guerre. Moon n’est pas non plus un novice. Il était chef d’état-major de Roh Moo-hyun, le dernier président libéral sud-coréen, celui qui a appelé à poursuivre la politique de réchauffement en direction de la Corée du Nord et à chercher à reprendre le contrôle opérationnel d’une éventuelle guerre des mains de Washington.

Si l’administration Trump planifie effectivement une première frappe militaire, elle ne doit pas oublier les 28 500 soldats américains et leurs familles stationnés en Corée du Sud, sans parler des dizaines de milliers d’autres à Okinawa et à Guam, deux bases militaires états-uniennes se trouvant à distance de frappe des missiles nord-coréens. Ce sera du sang sur leurs mains.

La faisabilité de telles frappes préventives dépend bien sûr de l’exactitude des renseignements américains, que le cabinet d’analyse international Stratfor estime être, au mieux, discutables. « Même si les États-Unis sont raisonnablement certains de leur capacité à détruire l’infrastructure nucléaire en une seule frappe, il faudrait une image extrêmement précise de la situation – bien au-delà de ce qui est possible – pour que Washington soit raisonnablement certain d’avoir frappé et détruit toutes les armes et leurs moyens de lancement disponibles en une fois. »

La perspective d’une guerre sur la péninsule coréenne est simplement inconcevable.

La famille entière de mon père à Chuncheon, à deux heures au nord-est de Séoul, ferait partie des millions de civils coréens tués instantanément, sans parler de toutes les vies innocentes qui seraient tuées dans les tirs croisés. Comme l’estiment les renseignements états-uniens, une action militaire en apparence chirurgicale pourrait se transformer en une guerre régionale qui pourrait bien impliquer le Japon, la Chine et la Russie.

En considérant l’ampleur des destructions d’une action militaire américaine, il est clair pour les sains d’esprit qu’une intervention militaire n’est pas une solution. Dans cette période périlleuse, la diplomatie et la persévérance devraient être les seules options sur la table.

La semaine dernière, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a fait une proposition : « Dans un premier temps, la Corée du Nord devrait suspendre son activité nucléaire, et les États-Unis et la Corée du Sud devraient également suspendre leurs exercices militaires à grande échelle. » En demandant aux deux parties d’œuvrer à un apaisement des tensions et un retour aux pourparlers, Yi a proposé une double voie, celle de la dénucléarisation et de l’établissement d’un mécanisme de paix qui résoudrait les préoccupations de toutes les parties.

Trump, qui se prétend un homme d’affaires judicieux, devrait reconnaître un bon accord quand il en voit un, et l’accepter.

Christine Ahn est la fondatrice de Women Cross DMZ, un mouvement féminin pour La paix en Corée

Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

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