La Chine, une nouvelle superpuissance.


Une entrevue avec le professeur Toshi Yoshihara.


Une interview d’Erico Matias Tavares – Le 8 mars 2017 – Linked In

E. Tavares: – Professeur Yoshihara, merci d’être avec nous aujourd’hui. La Chine a été très occupée à renforcer ses capacités militaires ces dernières années. D’une manière générale, quelles sont ses intentions à moyen et à long terme?

T. Yoshihara: – Une façon de mesurer les intentions à plus long terme de la Chine est d’évaluer ce que disent les dirigeants chinois aujourd’hui. Le président Xi Jinping a formulé une vision pour la Chine pour les prochaines décennies. Cette vision a été qualifiée de « rêve chinois » ou de « grand rajeunissement de la nation chinoise ». Ces slogans en montrent les objectifs, les jalons et les délais.

En termes de délais, les Chinois se réfèrent aux « deux centenaires » : 1) le centenaire de la fondation du Parti communiste chinois en 2021; et 2) le centenaire de la fondation de la République populaire de Chine en 2049.

En 2021, la Chine espère devenir ce que les Chinois appellent une «  société modérément aisée ». Au milieu du siècle, la Chine espère être à la hauteur des autres pays développés. La plupart des mesures pour suivre les progrès de la Chine sont de nature socio-économique : revenu disponible, égalité socio-économique, accès à l’enseignement supérieur, accès aux soins de santé et ainsi de suite. Pour atteindre ces objectifs, la Chine continue de respecter le principe fondamental énoncé par le chef suprême Deng Xiaoping, à savoir la paix et le développement. Le concept de paix et de développement montre que la Chine a besoin d’un environnement extérieur pacifique pour se développer économiquement.

Mais il y a aussi des facteurs externes aux objectifs à long terme de la Chine, en particulier ses relations avec le reste du monde. Le président Xi Jinping a donné son point de vue à ce sujet. Il a discuté des perspectives de « démocratisation » du système international. C’est un code pour parler d’une transition d’un monde unipolaire dominé par les États-Unis vers un monde multipolaire. Au fur et à mesure que la Chine se développe, elle envisage l’émergence d’une nouvelle configuration mondiale dans laquelle elle est une grande puissance parmi d’autres grandes puissances équivalentes, comme l’Union européenne, l’Inde et la Russie. Cela correspond à l’hypothèse du « développement des autres pays ». Alors que la Chine devient très forte, elle cherchera également à modifier les règles qui ont régi l’ordre international actuel de manière à tenir compte de ses propres intérêts en tant que grande puissance.

La montée de la Chine soulève donc une série de questions importantes sur les conséquences pour l’Asie. Que veut la Chine pour l’Asie orientale alors qu’elle se développe ? La Chine cherchera-t-elle à devenir la puissance dominante en Asie orientale ? Cherchera-t-elle à considérablement réduire l’influence des États-Unis dans la région ? Plus inquiétant, la Chine cherchera-t-elle un ordre régional sino-centrique dans lequel plusieurs de ses voisins, y compris le Japon, devront acquiescer à ses prérogatives stratégiques ?

– Donc, le « pouvoir » pour la Chine n’est pas seulement un pouvoir économique, dans lequel elle a fait un spectaculaire bond en avant au cours des dernières décennies. Ce qu’elle envisage également est de s’établir en tant que grande puissance militaire pour pouvoir atteindre les objectifs que vous avez soulignés, n’est-ce pas ?

– Absolument. La montée de la Chine doit être mesurée en termes de « puissance nationale globale », une phrase que les stratèges chinois utilisent pour évaluer l’ascension de la Chine. Une puissance nationale intégrée utilise tous les instruments du pouvoir national, dont la puissance politique, diplomatique, économique, sociale, idéologique, culturelle et, surtout, militaire.

Pendant des décennies, après l’ouverture de la Chine à la fin des années 1970, celle-ci a plus ou moins accepté l’ordre international libéral dirigé par les États-Unis. Être membre de cet ordre était essentiel pour son développement national. Mais pour rejoindre cet ordre, elle a conclu un accord tacite avec les États-Unis : d’accepter la primauté américaine en Asie orientale en échange de l’accès à l’ordre unipolaire états-unien.

Cependant, comme la Chine est devenue beaucoup plus forte, ce grand marché a été remis en cause, surtout au cours de la dernière décennie. Cette tension se reflète dans un débat en cours en son sein : une grande puissance comme la Chine continuera-t-elle à dépendre de la bonne volonté d’une autre grande puissance, les États-Unis, pour son bien-être économique et sa sécurité nationale? Alors que la Chine devient plus puissante, certains Chinois pensent qu’un pouvoir qui se respecte ne devrait pas dépendre des étrangers, mais doit s’appuyer sur son propre pouvoir, y compris le pouvoir militaire, pour déterminer son destin.

– Est-il juste de dire que l’essentiel de l’impressionnant développement militaire ces derniers temps vise intentionnellement les capacités des États-Unis dans la région et même à contourner les systèmes de défense pour frapper au cœur des États-Unis ?

– Si la Chine cherche à remettre en question ce marché tacite qu’elle a conclu avec les États-Unis, si la Chine cherche à être une grande puissance dans un monde multipolaire, et si la Chine cherche à être la puissance dominante en Asie orientale, alors la Chine doit chercher à réduire le rôle des États-Unis dans la région. Si vous acceptez ces propositions, alors la Chine a clairement besoin de la capacité de contrebalancer la domination militaire de l’Amérique en Asie aujourd’hui.

Mais il y a des contingences spécifiques, y compris celles liées à Taiwan, qui ont forcé la modernisation militaire de la Chine. En particulier, les crises du détroit de Taiwan de 1995-1996 ont montré à la Chine qu’elle avait besoin de capacités militaires pour répondre à la puissance militaire américaine. Au plus fort de la crise, l’administration Clinton a déployé deux groupes de porte-avions dans les environs de Taïwan pour montrer la détermination états-unienne. Les dirigeants chinois ont appris avec horreur qu’ils manquaient d’options militaires crédibles pour répondre à cette démonstration américaine de force. Ils ont ainsi conclu qu’ils avaient besoin de certaines capacités pour s’assurer de ne pas être encore humiliés.

Étant donné le changement structurel de l’équilibre des forces en Asie et les différents points régionaux sensibles qui pourraient impliquer la Chine et l’intervention américaine, il n’est pas surprenant que de nombreuses capacités militaires chinoises correspondent souvent à une cible militaire états-unienne bien identifiée.

– Est-ce qu’ils ont atteint la parité militaire avec les États-Unis et, dans l’affirmative, en quoi?

– En termes de puissance militaire conventionnelle, la Chine n’a pas atteint la parité avec les États-Unis sur tous les plans. Les États-Unis sont toujours qualitativement supérieurs dans de nombreux secteurs de la puissance militaire. Cependant, une telle parité militaire n’est pas nécessaire pour que la Chine pose de sérieux défis aux États-Unis. Dans certains domaines, elle a déjà réalisé d’énormes progrès et a même dépassé les États-Unis.

Il est en fait plus utile de penser à une compétition asymétrique dans laquelle la Chine a dirigé ses forces contre les faiblesses militaires des États-Unis. Par exemple, elle a développé une très grande gamme de missiles qui peuvent être lancés à partir de navires, de sous-marins, d’avions et de camions pour attaquer les plates-formes et les bases américaines dans le Pacifique. Ces missiles ont fourni à la Chine un avantage concurrentiel en mer : des missiles anti-navires chinois relativement peu coûteux pourraient infliger des dommages invalidants à un porte-avions américain qui coûte des milliards de dollars à construire. Et, il ne faut qu’un seul missile pour mettre hors d’action un engin de combat essentiel à la stratégie régionale de l’Amérique en Asie.

Les missiles chinois menacent également les bases américaines dans le Pacifique occidental. Les bases américaines représentent des concentrations massives de capitaux américains dans quelques endroits clés. Cela signifie que la Chine peut diriger la majeure partie de ses missiles contre quelques positions pour infliger des dommages réels à la capacité de l’Amérique à projeter son pouvoir dans la région, si ce n’est la paralyser gravement.

La Chine est en train de devenir très compétitive dans le domaine des missiles, en partie parce que cela comble un vide stratégique laissé par les superpuissances pendant la Guerre froide. Le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire engageait les États-Unis et l’Union soviétique (et maintenant la Russie) à éradiquer des catégories entières de missiles interdites par le traité. N’étant pas contrainte par le traité, la Chine a entrepris une accumulation de missiles qui en fait maintenant la puissance qui repose le plus sur les missiles conventionnels au monde.

– La Corée du Nord développe également de manière agressive ses capacités en missiles, qui pourraient être utilisés pour lancer des têtes nucléaires. Son économie ne peut survivre que grâce au soutien de la Chine. Et cette situation pourrait précipiter l’occurrence de certains des scénarios que vous avez décrits. La Chine utilise-t-elle ce pays comme un proxy pour tester la résolution des États-Unis et de ses alliés régionaux, voire pour les combattre? Ou est elle également concernés par ce qui se passe à Pyongyang?

– La Chine est dans une position peu enviable. Son principal objectif est la stabilité, et bien sur la stabilité le long de sa périphérie. La Corée du Nord entre clairement dans cette catégorie. La Corée du Nord a servi de tampon géostratégique sur la péninsule coréenne. Après tout, Mao est intervenu dans la guerre de Corée pour empêcher un pouvoir non communiste d’être établi aux frontières de la Chine. La Chine abhorre la possibilité que d’innombrables réfugiés coréens traversent la frontière à cause de l’effondrement du régime ou de la guerre. Peut-être encore pire, du point de vue chinois, est la perspective d’une Corée unifiée dirigée par Séoul et alliée aux États-Unis.

Mais la recherche de stabilité ne doit pas faire oublier d’autres problèmes. Les ambitions nucléaires de la Corée du Nord pourraient déclencher une prolifération régionale entre des puissances nucléaires potentielles comme le Japon, la Corée du Sud et Taiwan. Pendant les différentes périodes de la Guerre froide, les trois puissances ont envisagé ou poursuivi une option nucléaire indépendante. Les actions de la Corée du Nord mettent encore plus de pression sur ces pays pour qu’ils reviennent sur l’option impensable. Un Japon nucléaire serait sans doute un cauchemar pour la Chine.

– Il est étrange que les États-Unis doivent faire face à de graves problèmes de sécurité engendrés par l’un de leurs principaux partenaires commerciaux, en fait un important fournisseur de produits manufacturés. Comment le gouvernement des États-Unis a-t-il réagi à cela? Le président Obama a tenté son « pivot vers l’Asie », qui ne semble pas avoir été un franc succès. Sentez-vous un changement à cet égard du coté de la nouvelle administration Trump?

– Les États-Unis ont longtemps poursuivi une politique à double volet envers la Chine. Un de ses volets est l’entente. Depuis des décennies, les États-Unis se sont entendus avec la Chine sur le plan économique, diplomatique, culturel et, dans une moindre mesure, militaire. Cela peut être décrit comme une association complète avec la Chine.

Cependant, ce n’est pas (ou ne devrait pas être) une fin en soi. Il me semble que l’objectif intermédiaire est de faire de la Chine un partenaire responsable. En théorie, la participation de la Chine à l’ordre international libéral mené par les États-Unis donnerait à la Chine un plus grand intérêt à l’ordre actuel et inciterait ainsi Pékin à construire et à défendre cet ordre.

L’autre volet est la dissuasion. La dissuasion exige que les États-Unis maintiennent une présence militaire importante dans le Pacifique occidental pour dissuader la Chine de modifier unilatéralement le statu quo. La dissuasion aide à verrouiller l’ordre actuel et à gagner du temps afin que l’entente avec la Chine puisse réussir. L’entente et la dissuasion sont donc très étroitement liées.

Mais le risque est que cette politique a rendu la Chine très riche et puissante. En fait, la Chine est devenue si riche qu’elle a acquis les outils, militaires et non militaires, pour changer unilatéralement le statu quo. C’est comme nourrir la bête. Et cela nuit à la dissuasion. Cette approche à double volet est donc en tension interne.

Le pivot de l’administration Obama vers l’Asie était en partie destiné à renforcer l’élément dissuasif de l’équation, malgré le niveau d’entente avec la Chine. La stratégie de l’administration Trump envers la Chine n’est pas encore claire, mais nous voyons des indices de son approche. En remettant en question les pratiques commerciales de la Chine et en promettant un renforcement militaire, Trump pourrait être en train de revoir les deux piliers de l’entente et de la dissuasion. Il reste à voir si la modification des deux principes sera plus efficace dans la gestion de la relation entre la Chine aux États-Unis

– Certes, dans le cadre de cet entente, les deux pays ont des liens culturels approfondis. De nombreux étudiants chinois fréquentent des universités américaines, y compris des enfants de cadres du parti. De même, les États-Unis ont investi considérablement en Chine sur plusieurs fronts, y compris des écoles. Cela soulève la question de savoir jusqu’à quel point la Chine sera réellement agressive face à ces scénarios. Tout au long de son histoire, elle ne s’est jamais vraiment aventurée au-delà de ses frontières, militairement au moins. En fait, bien au contraire, elle a été la victime d’invasion, y compris par les Mongols et même par plusieurs puissances occidentales pendant le « siècle de la honte ». Ne pouvons-nous pas dire que ses ambitions géopolitiques sont davantage motivées par des ambitions défensives qu’offensives?

– Cette stratégie de l’entente a clairement produit un grand nombre d’échanges interpersonnels et culturels. La question est de savoir dans quelle mesure ces échanges remodèlent fondamentalement les perceptions chinoises vis-à-vis des États-Unis. Il n’est pas clair pour moi qu’il y ait nécessairement et toujours une corrélation positive.

Regardons l’histoire. Le Royaume-Uni et l’Allemagne avant la Première Guerre mondiale étaient très proches. Beaucoup de membres de la famille royale allemande étudiaient en Grande-Bretagne. Le Kaiser Wilhelm était le petit-fils de la reine Victoria. Il y avait beaucoup d’échanges économiques, diplomatiques et culturels entre les deux pays. Pourtant, l’Allemagne a fait des choix stratégiques qui ont stimulé une rivalité diplomatique et navale avec la Grande-Bretagne.

Plus généralement, il est facile de mal interpréter la détermination des autres nations. Les adversaires du passé ont mal interprété les États-Unis. L’idée que vous pourriez faire reculer les États-Unis en leur donnant un coup de poing était le calcul du Japon impérial quand il a attaqué Pearl Harbor et d’Oussama Ben Laden quand il a orchestré le 11 septembre.

La question est de savoir si ces échanges culturels dissiperont les idées fausses et les préjugés chinois au sujet des États-Unis. C’est difficile à dire.

Que la Chine ait été défensive historiquement est le sujet d’un intense débat. Mais même si nous acceptons le fait que la Chine soit principalement dans une attitude défensive, cela vaut la peine d’examiner comment les voisins de la Chine considèrent l’orientation stratégique de la Chine. Même si la Chine croit sincèrement qu’elle ne cherche qu’à défendre ses intérêts en Asie de l’Est, ceux qui habitent l’Asie, comme le Japon, pourraient tirer des conclusions très différentes sur la posture de la Chine.

– Lorsqu’on se penche sur l’Histoire, l’un des principaux facteurs d’évolution – souvent oublié – est la démographie. Et la Chine semble être en difficulté sur ce point. Quelle est votre point de vue ?

– En raison de la politique de l’enfant unique, la Chine souffre déjà d’un vieillissement rapide et d’un déclin démographique. L’Inde va dépasser la Chine en termes de taille de population dans un avenir pas si lointain. La population active de la Chine a commencé à diminuer en 2012. La population âgée en pourcentage de la population totale augmente rapidement. Comme le dit le cliché, la Chine va devenir vieille avant de devenir riche. En contraste avec le Japon, qui a atteint son stade de déclin démographique après avoir achevé son développement économique.

Ce que cela signifie pour la sécurité de la Chine n’est pas évident. D’une part, le vieillissement de la société risque d’entrainer une aversion au risque. Dans une société à seul enfant, les parents peuvent être moins disposés à risquer de perdre leur unique progéniture dans un conflit sanglant. D’autre part, il est plausible que la démographie puisse contraindre la Chine à agir tôt ou tard pour résoudre les différends avant que le déclin de la population ne restreigne ses choix. En d’autres termes, la Chine peut se sentir pressée de régler les problèmes de sécurité avant qu’il ne soit trop tard.

– Les États-Unis sont également confrontés à des problèmes internes. Comme chacun le sait, sa société est incroyablement divisée aujourd’hui. Les deux parties ne peuvent même pas s’entendre sur la construction d’un mur au sud de la frontière, et encore moins sur une politique de défense plus large. Est-ce que cela compromet la capacité des États-Unis à projeter leur puissance et à défendre leurs alliés en période de crise? Et comment la Chine voit-elle tout cela?

– Les alliés et les amis de l’Amérique dans le Pacifique occidental observent de très près les États-Unis. Même s’ils se sont toujours inquiétés des engagements américains envers la région, les développements politiques aux États-Unis n’ont fait qu’ajouter à leur inquiétude.

La Chine, elle aussi, observe de près les États-Unis. Comme je l’ai expliqué précédemment, la Chine a encore besoin d’un environnement extérieur stable pour se développer économiquement. Cela signifie que des relations instables ou même hostiles avec les États-Unis pourraient nuire réellement aux objectifs à long terme de la Chine. Pour les États-Unis, la question est de savoir si elle peut maintenir le consensus de longue date sur son pouvoir et son but en Asie. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le consensus a été que la primauté américaine dans le Pacifique profite de manière disproportionnée aux intérêts économiques et sécuritaires des États-Unis. Dans quelle mesure ce consensus tiendra sera la question qui se posera à tout le monde, des deux côtés du Pacifique.

– Merci beaucoup pour vos pensées perspicaces.

– Merci.

Toshi Yoshihara est co-auteur de Star Rouge sur le Pacifique: la montée de la Chine et le défi à la stratégie maritime des États-Unis. Il est titulaire de la chaire John A. van Beuren d’études sur l’Asie-Pacifique et est membre affilié de la China Maritime Studies Institute au Naval War College, où il a enseigné la stratégie pendant dix ans.

Traduit par Wayan, relu par Nadine pour le Saker Francophone.

 

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