ISIS et la propagande…


Pourquoi la propagande de ISIS réussit-elle toujours malgré sa défaite en Syrie et en Irak


Par J.Hawk –  Le 6 octobre 2018 – Source South Front

Why ISIS Propaganda Is Still Successful Despite Group's Defeat In Syria And Iraq

Le tueur d’ISIS surnommé “Jihadi John”

État islamique ou ISIS comme tout autre mouvement social fournit une gamme de services qui autrement ne sont pas fournis à des groupes spécifiques de personnes. Ce sont principalement les populations sunnites moyen-orientales et, dans une moindre mesure, la masse croissante de jeunes musulmans aliénés d’Europe. Bien que ISIS doive maintenant faire une incursion importante dans le Caucase ou en Asie centrale, sa capacité de s’établir en Afghanistan, au détriment des Talibans, révèle qu’il existe un certain attrait universel parmi les populations sunnites et en particulier celles d’États défaillants ou en cours de défaillance, qui lui fournissent un sol particulièrement fertile.

« La hiérarchie des besoins » de Maslow illustre le problème auquel sont confrontés les pays qui cherchent à combattre la menace que représente ISIS. Dans le cas d’États défaillants ou en cours de défaillance tels que l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak post-agression étasunienne, la Syrie et la Libye, même les besoins les plus élémentaires, tels que la sécurité, ne peuvent être tenus pour acquis. Aussi brutal que puisse paraître ISIS, pour une population vivant dans un état d’anarchie, il pourrait paraître salutaire. Ce n’est pas sans précédent. Les Talibans aussi ont été bien accueillis dans de nombreuses régions d’Afghanistan fatiguées d’une guerre civile apparemment sans fin. Dans d’autres cas, par exemple dans des régions sunnites d’un Irak dominé par les chiites, d’où s’était retirée l’armée étasunienne – ou dans des régions de la Syrie situées en « zone grise » avec des population mixtes kurde et arabe – ISIS était perçu comme un défenseur sectaire contre le danger provenant d’autres groupes ethniques ou même du gouvernement irakien lui-même. C’est l’une des raisons pour lesquelles tant de villes et agglomérations ont été le théâtre d’exécutions massives peu de temps après leur prise par ISIS. Dans de nombreux cas, la partie de la population locale alignée sur les positions d’ISIS s’est vengée contre d’autres parties dès que l’opportunité s’est présentée. En effet, l’un des plus gros problèmes auquel se trouvent confrontées les forces étasuniennes qui soutiennent les formations kurdes en Syrie, est d’éviter de s’aliéner les Arabes locaux. Même si les forces étasuniennes qui se trouvent en Syrie – ostensiblement dans le but de lutter contre ISIS – en utilisant des milices kurdes, renforcent l’attrait de ce dernier auprès des Arabes sunnites qui craignent à juste titre que les Kurdes les expulsent pour créer des enclaves kurdes au nord de la Syrie.

Du point de vue de l’identité et de l’estime de soi, la remarquable efficacité militaire d’ISIS, a été accueillie comme un changement bienvenu pour de nombreux Arabes qui ont connu une série de défaites de leurs armées incompétentes face à des adversaires occidentaux et israéliens. Dans un sens très réel, ces succès militaires étaient considérés par beaucoup comme le sursaut de l’honneur arabe et le rétablissement de sa réputation, longtemps perdue, de la férocité arabe dans le combat, même parmi ceux qui n’ont pas pu se mettre d’accord sur des questions idéologiques ou religieuses. N’a pas non plus nui le fait que l’administration des territoires occupés par ISIS était relativement efficace et bien financée. ISIS tirait ses revenus du pétrole et des antiquités pillées, passées en contrebande par la Turquie et la Jordanie, ainsi que des fonds généreusement fournis par les États arabes du golfe Persique, pour promouvoir la ré-émergence du pouvoir sunnite en Irak et en Syrie.

L’identité et l’estime de soi sont également à l’origine des attaques soi-disant « inspirées par ISIS »  en Europe et aux États-Unis, qui sont généralement perpétrées par de jeunes hommes musulmans nés ou ayant atteint l’âge adulte dans des pays occidentaux. Ces terroristes appartiennent à un groupe qui a le plus grand mal à s’intégrer, après avoir immigré dans un pays occidental, dont la culture les attire, tout en leur étant étrangère et inaccessible. Étant donné que leurs parents étaient incapables de les aider dans ce processus, ils se sentent snobés, exclus, confinés à des tâches subalternes. Ils se tournent donc vers le militantisme pour restaurer leur estime de soi.

Finalement, s’agissant de la réalisation de soi, admettons-le, ISIS offre la perspective d’une grande aventure, d’un tournoi de sports extrêmes de facto avec des munitions réelles, extrêmement attrayant pour les jeunes hommes adultes cherchant un rite de passage pour établir leur sens de la virilité. Ce sens juvénile de l’aventure émane de nombreuses vidéos d’ISIS, en particulier celles de leur « tournée de la victoire » presque sans opposition à travers l’Irak et la Syrie dans de longues colonnes de camions Toyota tout neufs avant que le romantisme de l’aventure ne s’efface sous une pluie de bombes russes. Dans un sens très réel, ISIS est une reconstitution moderne des Huns d’Attila et d’autres prédateurs nomades de l’antiquité, dont la force ne grandissait que par leurs conquêtes. Comme les Huns d’Attila, ISIS a été en mesure d’attirer de nombreuses recrues des territoires conquis avec des promesses d’aventures combinées à une petite dose de pillage et de déprédation. Après tout, étant contraint de choisir entre être un conquérant victorieux, membre d’une force djihadiste apparemment invincible, ou un civil dans une région administrée par ISIS, soumis à des lois draconiennes et à l’exploitation économique, la grande majorité des hommes aptes – encouragés même par leur familles – optait pour le premier, de manière à bénéficier des faveurs des nouveaux suzerains. Ce phénomène a donné à ISIS un élan auto-générateur qui lui a permis d’envahir sans effort les zones à majorité sunnite et même d’avancer dans des territoires où les sunnites n’étaient pas représentés.

La panique actuelle de l’Occident concernant les « infox » et l’accroissement des efforts visant à censurer les médias sociaux, bien que principalement axés sur la « menace russe », est un phénomène ancien qui remonte au fait que les jeunes hommes musulmans vivant en Occident sont « radicalisés » au moyen d’Internet. En réalité, la tâche de la radicalisation est la conséquence de l’incapacité ou du refus des sociétés occidentales d’assimiler leurs familles. Ce sentiment d’aliénation signifie que ces jeunes hommes ne se vivent pas comme modèles positifs dans leurs propres sociétés. Cela les conduit à rechercher des alternatives dans la « contre-culture », un phénomène courant chez d’autres jeunes hommes qui rejoignent les gangs, la culture illégale de la drogue ou s’engagent dans d’autres activités illicites. Mais comme l’aliénation des jeunes hommes musulmans est liée à des considérations ethniques et religieuses, il est naturel qu’ils cherchent des modèles dans ce contexte et les vidéos de propagande d’ISIS comblent ce vide.

Cette interprétation rebelle de leur appartenance culturelle et religieuse, a été facilitée par la situation actuelle de la société occidentale, dans laquelle l’image de l’homme fort, chef de famille ou guerrier est systématiquement détruite. Alors que cette politique influence principalement les populations autochtones occidentales, elle ouvre également un créneau aux nouveaux arrivants qui, compte tenu de leur propre éducation sociale et culturelle, interprètent cela comme une autorisation de se livrer à des activités criminelles. Qui plus est, même la police tente de dissimuler ou d’« adoucir » ces modèles de comportement qui attirent la publicité.

Le phénomène ISIS est aussi un défi pour la plupart des érudits du « post-matérialisme » et du « post-modernisme » qui ont poussé comme des champignons après la guerre froide. Dans les années 1990, l’opinion générale en Occident était que, maintenant que nous étions à la « fin de l’histoire », cela signifiait la fin du nationalisme, du tribalisme et de toute politique identitaire. Parce que si l’identité est construite sur le fait que la paix globaliste est maintenant installée, toutes les identités construites au cours des siècles, et même des millénaires précédents, pouvaient être déconstruites, et la société globale rebâtie sur les sept milliards de spécimens atomisés d’homo economicus, acteurs rationnels recherchant chacun son intérêt personnel, formulé uniquement en termes de gain matériel individuel. Ce qui a échappé aux déconstructivistes, est que la psyché humaine a un besoin impératif de construire des identités de groupe. En l’absence d’une construction nationale parrainée par des États, des acteurs non étatiques s’élèveront naturellement pour combler ce vide. Alors que cela a toujours été un problème pour les États faibles et défaillants, aujourd’hui, même les pays du Premier Monde post-guerre froide, sont confrontés au problème de l’identité qu’ils pensaient avoir bien maîtrisé.

Il y a deux conclusions à tirer de tout cela : premièrement il y a de nombreuses régions dans le monde, dont l’Asie centrale et le Sahel, où ISIS n’est pas encore fortement implanté mais où il pourrait facilement s’enraciner si les gouvernements concernés ne prennent pas de mesures préventives ou paniquent et réagissent de manière excessive. Deuxièmement, le problème d’ISIS ne peut être résolu par les seuls moyens militaires, ni par la propagande, la rééducation ou des conférences obligatoires sur l’interprétation correcte des écritures islamiques. ISIS a prospéré parce qu’il a trouvé le moyen d’exploiter les vulnérabilités des sociétés des régions moyen-orientales, nord-africaines et même européennes. Il reste à savoir si les États occidentaux adhérant au dogme économique néo-libéral peuvent s’attaquer à ces problèmes, même s’ils souhaitent réellement vaincre ISIS, plutôt que de l’utiliser comme mercenaire d’appoint. Pour aggraver les choses, les États-Unis ont récemment manifesté leur intérêt pour la province du Xinjiang, peuplée de Ouïghours, en intensifiant leurs pressions économiques et politiques contre la Chine. L’importance de l’Asie centrale comme champ de bataille politique et même militaire, d’où les intérêts de la Russie et de la Chine pourraient être exclus, signifie également que les services de renseignement occidentaux ne sont pas encore prêts à réduire leur dépendance à l’égard des extrémistes islamistes en tant que force subsidiaire. Même si le 11 septembre n’a pas réussi à freiner l’enthousiasme pour de telles pratiques, l’acte de terrorisme occasionnel inspiré par ISIS ou même planifié par lui en Occident, est apparemment traité comme un « dommage collatéral » qui fondamentalement n’affecte pas le résultat du bilan coûts-bénéfices.

Après tout, jusqu’à présent, le seul succès en matière d’éradication d’une entité semblable à celle d’ISIS a été obtenue par la Russie contre l’émirat du Caucase en Tchétchénie et au Daghestan, grâce à un large éventail de mesures militaires, politiques et économiques. Malheureusement, la Russie n’a pas d’autre allié que la Syrie et l’Iran dans cette lutte, mais cela pourrait changer si l’activité d’ISIS s’intensifie sur les frontières de la Chine. Il n’y a donc aucune raison de s’attendre à ce que le phénomène ISIS disparaisse complètement dans les années, voire les décennies à venir.

J.Hawk

Traduction Alexandre Moumbaris, relu par Marie-José Moumbaris

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