Inde : la grande puissance intermédiaire


Immanuel Wallerstein
Immanuel Wallerstein

Par Immanuel Wallerstein – Le 1er juin 2017 – Source iwallerstein.com

Commentaire No 450

J’ai l’impression que de toutes les « grandes puissances » dans le sytème-monde contemporain, peu importe comment on définit une « grande puissance », l’Inde est celle qui reçoit le moins d’attention. J’avoue que cela a été vrai pour moi, mais c’est vrai aussi de la majorité des analystes politiques.

Pourquoi en est-il ainsi ? L’Inde, après tout, approche rapidement du point où elle aura la plus vaste population au monde. Elle atteint un niveau respectable sur la plupart des échelles de mesure de la puissance économique et les améliore en permanence. C’est une puissance nucléaire et elle a une des plus grandes armées. Elle est membre du G20, ce qui est l’imprimatur pour être une grande puissance. Elle n’est cependant pas membre du G7, qui est un groupe beaucoup plus restreint et beaucoup plus important.

C’est l’un des cinq pays connus comme les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Mais les BRICS, la force montante des économies « émergentes » au début du nouveau siècle, ont maintenant perdu en importance, parce que leurs économies, à l’exception de celle de la Chine, se sont subitement affaiblies depuis le déclin de l’économie-monde qui a suivi 2008. Ils sont officiellement membres, avec la Chine et la Russie, mais aussi avec le Pakistan, de l’Organisation de coopération de Shanghai, mais cette structure n’a jamais semblé devenir une force importante dans la politique mondiale.

Les gouvernements indiens, quel que soit le parti au pouvoir, ont dépensé beaucoup d’énergie à rechercher un rôle plus important dans le système-monde. En particulier, ils ont cherché à obtenir le soutien d’autres puissances dans le vieux et long conflit contre le Pakistan à propos du Cachemire.

À l’époque de la Guerre froide, l’Inde était officiellement neutre et plus proche de facto de la Russie. Depuis la chute de l’Union soviétique, l’Inde a essayé d’améliorer ses relations avec les États -Unis. Mais ce qu’elle a gagné en soutien américain, elle l’a perdu en termes politiques avec la Chine. La Chine a eu de sérieux conflits armés avec l’Inde sur des questions de territoire et est mécontente de l’hospitalité qu’offre l’Inde au Dalaï Lama.

L’Inde a été l’un des rares pays en Asie à avoir un système parlementaire efficace, avec des alternances entre le Parti du Congrès (héritier du mouvement d’indépendance) et le Parti Bharatiya Janata Party (un mouvement nationaliste hindou de droite). Ce fait suscite régulièrement les applaudissements des analystes et des dirigeants politiques dans les pays paneuropéens, mais ne semble pas avoir signifié qu’ils soutiennent les revendications de l’Inde pour une reconnaissance plus grande à un niveau important.

Une question qu’on devrait se poser est : « Qui a vraiment besoin de l’Inde ? » Les États-Unis, en particulier depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, veulent que l’Inde achète plus, sans devoir pour autant trop investir en retour. En effet, en ce moment, le retour en Inde du personnel indien dans la technologie internet, en provenance des États-Unis (et d’autres pays occidentaux), menace ces derniers d’une perte importante d’emplois dans l’un des rares secteurs où ils ont bien progressé jusqu’ici.

La Chine a-t-elle besoin de l’Inde ? Bien sûr, la Chine veut le soutien de l’Inde dans ses querelles avec les États-Unis, mais l’Inde est un rival pour le soutien de pays en Asie du Sud-Est, et non un partenaire dans leur développement. La Russie et l’Iran pourraient utiliser le soutien de l’Inde sur les problèmes du Moyen-Orient, mais l’Inde hésite à en accorder trop, alors qu’elle est fondamentalement d’accord sur des questions concernant par exemple l’Afghanistan, de crainte d’offenser les États-Unis. Les pays d’Asie du Sud-Est estiment que s’accorder avec la Chine sera plus payant que s’accorder avec l’Inde.

Le problème, à l’évidence, est que l’Inde est un État « intermédiaire ». Elle est suffisamment forte pour être prise en considération par d’autres. Mais elle n’est pas assez forte pour jouer un rôle décisif. Donc, comme les autres puissances gèrent en permanence leurs priorités, l’Inde semble destinée à réagir à leurs initiatives plutôt que ce soient d’autres qui réagissent aux initiatives indiennes.

Cela changera-t-il au cours de la prochaine décennie ? Dans la géopolitique chaotique actuelle du système-monde, tout est possible. Mais cela ne semble pas très probable.

Immanuel Wallerstein

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

 

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