Guerre Hybride 8. Écraser la Communauté de l’Afrique de l’Est (I)


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Par Andrew Korybko – Le 16 décembre 2016 – Source OrientalReview

La Communauté de l’Afrique de l’Est est peut-être le bloc d’États le plus prometteur sur le plan économique de tout le continent, même si c’est un groupe que la plupart des gens ne connaissent pas. Jusqu’à l’adhésion du Soudan du Sud au printemps 2016, elle était composée d’un « cercle » géographiquement serré de cinq États – le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie.

Hybrid Wars 8. Strategies Against Africa – Introduction

L’inclusion de ce nouveau pays africain apporte beaucoup de bonnes occasions, mais parce qu’il n’a été que récemment incorporé dans le cadre qui va être étudié et reste plongé dans une multitude de risques, il sera longuement discuté dans sa propre section aux côtés de la République centrafricaine. Dans cette partie de la recherche, la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) se référera uniquement aux cinq États susmentionnés et exclura le Sud-Soudan à moins d’indication contraire explicite. Après avoir expliqué les paramètres géographiques de la région visée, il est temps de l’approfondir et d’explorer son potentiel stratégique dans les années à venir.

Le présent chapitre s’ouvre avec un aperçu général de la CAE en général, en examinant ses perspectives de fédéralisation et l’impact que son actualisation pourrait avoir sur l’Afrique et le reste du monde. Ensuite, il révèle la série de projets de la Route de la soie qui serpentent dans la région et examine comment ils ont le potentiel collectif de renforcer les plans d’intégration de la CAE et de transformer le bloc en pôle continental principal de la Chine pour son projet One Belt One Road. Enfin, la dernière partie de cet article d’introduction examine les perspectives pour que la CAE devienne un élément de la nouvelle rivalité de type guerre froide entre la Chine et l’Inde, compte tenu en particulier des données économiques actuelles, qui indiquent de façon convaincante que cela est déjà le cas. À la suite de ce premier chapitre, tous les suivants traiteront spécifiquement de chacun des pays de la région, à commencer par le Kenya, puis l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi (qui seront étudiés ensemble), et la Tanzanie. À la fin de la recherche, c’est l’objectif de l’auteur que le lecteur puisse apprécier la signification géostratégique de la CAE et acquérir une compréhension de comment et pourquoi les États-Unis pourraient recourir à la guerre hybride pour écraser cette communauté intégrative.

La fédération de la Communauté

La CAE a l’intention de s’intégrer un jour dans ce que l’on appellerait de manière prospective la Fédération de l’Afrique de l’Est (FAE), mais ce processus est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Néanmoins, parce que ce serait un geste si monumental si cela se produisait effectivement, il mérite d’être analysé de manière exhaustive pour que les observateurs puissent voir comment il s’insère dans le paradigme régional et la vision continentale de la Chine pour le réseau d’infrastructures One Belt One Road.

Arrière-plan et opportunités

Pour commencer, l’historique de la CAE est très important pour que les analystes puissent mieux évaluer la viabilité future de l’organisation en modèle fédéralisé. À l’origine, la CAE n’était qu’un groupe de trois pays, formé du Kenya, de l’Ouganda et de la Tanzanie, et elle a brièvement existé entre 1967 et 1977. Elle a été ramenée au premier plan de la politique régionale en 2000 et élargie pour inclure le Rwanda et le Burundi en 2007. Le Soudan du Sud, comme mentionné ci-dessus, l’a rejointe début 2016, bien que l’étude actuelle examine seulement le bloc originel de cinq pays pour le bien de la cohérence régionale et de sa stratégie. Si les objectifs complémentaires d’une fédération politique et économique / monétaire se concrétisent, la Fédération de l’Afrique de l’Est (FAE) constituerait une importante force mondiale avec laquelle il faudrait compter, totalisant près de 170 millions de personnes et représentant un marché et une main-d’œuvre d’une économie potentielle impressionnante. Le plan proposé est que la capitale de la FAE se trouve dans la ville d’Arusha, au nord de la Tanzanie, qui a déjà été utilisée pour de telles initiatives diplomatiques régionales de haut niveau en tentant de résoudre les guerres civiles rwandaises et burundaises.

Vues externes

D’un point de vue extérieur, en particulier celui des grandes puissances, la FAE pourrait ressembler à une construction géopolitique bienvenue. Elle créerait idéalement une structure fédérale unique et unifiée par laquelle la région, riche en ressources et en main-d’œuvre pourrait interagir avec le monde extérieur, et on pourrait aussi s’attendre à ce qu’elle élève ses capacités collectives à des sommets inédits. La Chine, par exemple, pourrait préférer traiter avec une seule entité semi-centralisée, responsable de cette région stratégique à travers laquelle tant de ses projets de la Route de la Soie sont censés passer (et qui seront discutés bientôt), tandis que les Indiens pourraient avidement voir leurs propres opportunités maximiser leur influence économique au Kenya et en Tanzanie et la diffuser plus profondément dans les régions intérieures ougandaises, rwandaises et burundaises du continent (comme dans le cas de la Chine, ce qui sera également discuté plus tard).

Considéré du point de vue américain, cela a des avantages et des inconvénients notables. Si les États-Unis pouvaient fortement influencer la FAE, ils reproduiraient le modèle de l’UE en acquérant un bloc soumis pour mener à bien ses tâches hégémoniques régionales « dirigées dans l’ombre », sans parler de capacités anti-chinoises que Washington pouvait gagner en contrôlant indirectement les différentes routes de la soie. D’autre part, et dans le sens de ce que la Chine s’efforce de travailler, si la FAE échappait au contrôle américain et devenait capable de se défendre contre tout ou partie d’une prochaine guerre hybride que fabrique Washington, alors elle deviendrait un atout considérable pour l’ordre mondial multipolaire et un phare d’espoir transformateur pour le reste du continent. Essentiellement, l’avenir de la région se résume à savoir si la CAE se transforme ou non en FAE, et comment l’ensemble de l’entité ou de ses différentes parties réagissent à la combinaison américaine d’intrigues perturbatrices et de tentatives d’extension (guerres hybrides et pots-de-vin unipolaires).

Vues internes

Bien que l’analyse ci-dessus donne un aperçu exact des intérêts les plus fondamentaux de la Chine, de l’Inde et des États-Unis par rapport à la CAE / FAE, elle ne tient pas compte de la politique interne du bloc lui-même. Les gouvernements du Kenya, du Rwanda et surtout de l’Ouganda sont très favorables à l’accélération des processus d’intégration et de fédéralisation, alors que le Burundi est relativement blasé envers tout cela au milieu de sa propre crise interne concoctée depuis l’étranger et que la Tanzanie a traditionnellement gardé toute la plate-forme sous le coude. Le président ougandais Yoweri Musevini, ambassadeur de la région, a adopté avec enthousiasme la FAE dans l’espoir qu’elle devienne son héritage définitif et détourne l’attention de son histoire personnelle controversée et de la vague d’interventions militaires voisines en République du Congo, au Soudan du Sud et, dans une certaine mesure, même en République centrafricaine. Les Tanzaniens, par contre, se sont historiquement méfiés des projets d’intégration régionaux pour couvrir l’expansion de l’influence de leurs concurrents kényans dans toute la région et leur histoire socialiste a créé de sérieux obstacles administratifs internes à cette vision. Pour cette raison, ils sont généralement considérés comme les plus « lents » des membres de la CAE en ce qui concerne les propositions d’intégration.

Nairobi

De plus, outre les aspirations régionales de l’Ouganda et la suspicion historique de la Tanzanie, il y a aussi le Kenya, qui est la plus grande économie de la région en termes de PIB. Nairobi souhaite tirer parti de sa position côtière afin de devenir la voie choisie par les investisseurs étrangers pour accéder directement aux marchés ougandais, sud-soudanais et éthiopien. Elle espère que cela lui permettra d’élargir sa propre économie en phase avec celle de ses voisins et de capitaliser sur les nouvelles perspectives qu’ils offrent, transformant ainsi le Kenya en un des pays les plus importants de toute l’océan Indien occidental. Le Rwanda, d’une taille relativement plus petite et désavantageusement enclavé dans les hauts plateaux centraux du continent, considère la FAE comme un instrument permettant de relier son économie à celle du monde extérieur, en espérant diversifier ses options et par conséquent les opportunités des Ougandais (et plus loin, des Kenyans) et des Tanzaniens. Le Rwanda pourrait préférer s’appuyer davantage sur l’Ouganda que sur la Tanzanie en raison des liens politiques que le président rwandais Paul Kagame a historiquement cultivés avec son homologue ougandais et son intention présumée de vouloir approfondir l’influence perçue de Kigali sur Kampala.

En continuant sur la ligne des perspectives internes concernant les plans de fédération de la CAE, il est également utile d’examiner ce que le citoyen moyen pourrait penser de cette initiative de grande envergure. De toute évidence, il y a de sérieuses inquiétudes au sujet de l’érosion de la souveraineté nationale et sur le fait de savoir quel pays ou groupe de pays finirait effectivement par diriger le bloc. La compétition régionale entre les deux États côtiers du Kenya et de la Tanzanie est bien connue et l’un ne veut pas que l’autre acquière un avantage relatif à ses dépens. En outre, les pays sans littoral que sont l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi ne veulent pas céder trop de leur souveraineté à leurs plus grands voisins de l’Est et trop dépendre d’eux. De leur point de vue, il est préférable de conserver autant d’options que possible en équilibrant entre les deux, tout en trouvant des « compromis » pour renforcer leur profil au sein du bloc, éventuellement par une sorte de solution politique liée à une présidence tournante de la FAE ou à d’autres idées. À l’inverse, les citoyens kényans et tanzaniens ne voudraient pas avoir l’impression de se précipiter vers leurs petits voisins en renonçant à leurs positions avantageuses en faveur de ce qui pourrait être perçu ou négativement promu comme l’entremise des Ougandais, des Rwandais et des Burundais aux dépens de leurs intérêts nationaux.

Résumé de la fédération

Chacune de ces positions internes est légitime à sa manière, depuis les calculs géopolitiques de haut niveau des directions nationales respectives jusqu’à l’approche populiste de leurs citoyens, et il appartient à chaque gouvernement et à ses partenaires de la société civile de concilier toutes les différences majeures pour atteindre une solution acceptable sur la question de la fédéralisation. Chaque pays donnera probablement sa propre réponse comme approche de ce sujet et il est à prévoir que cela pourrait ralentir tous les délais préétablis d’intégration et peut-être même finir par être exploité par les États-Unis comme une révolution de couleur à déclencher dans certains cas. On voit qu’une solution de compromis qui respecte également la souveraineté de chaque pays et cède un minimum sur le terrain stratégique est ce qui est demandé, mais même si le répéter semble un cliché, de telles idées sont toujours plus faciles à émettre qu’à mettre en place.

Néanmoins, les incitations internationales sont certainement là pour encourager toutes les parties prenantes régionales à parvenir à un accord plus tôt que plus tard, étant donné que les dividendes économiques et stratégiques escomptés pourraient être plus que suffisants pour apaiser la plupart des opposants. La Chine souhaiterait que la FAE fonctionne comme une plate-forme pour la normalisation des politiques relatives à la Nouvelle Route de la Soie, tandis que l’Inde a des intérêts similaires qui s’appliquent aux investissements de New Delhi dans la région. Les États-Unis veulent un cadre régional semi-intégré grâce auquel ils peuvent projeter leur influence militaire et gagner un levier de contrôle sur les projets de la Chine. Dans le cas du scénario le plus défavorable où les États-Unis ne peuvent pas gagner et maintenir un degré de contrôle acceptable sur la FAE ou sur certains de ses membres individuels, les États-Unis ont l’intention de recourir à leur tactique de la terre brûlée géopolitique en laissant un ensemble de guerres hybrides dévaster la région.

Le(s) Route(s) de la Soie d’Afrique de l’Est

Pour comprendre pourquoi les destructions ciblées et même in-discriminées sont des options particulièrement attrayantes pour les stratèges américains, il est pertinent de se pencher sur la façon dont la CAE figure dans le plan plus large du projet One Belt One Road en Chine pour un réseau connexe de projets mondiaux d’infrastructures. Pour référence, l’auteur suggère que le lecteur lise ses travaux antérieurs sur le sujet publié sur le site Oriental Review, Les problèmes de l’Afrique de l’Est pourrait gâcher ses rêves de route de la soie. Il y est abordé cette question en bref, et vous y verrez aussi les cartes qui ont été présentées dans la première partie de cette recherche sur l’Afrique. Pour plus de commodité, une version mise à jour de la carte la plus pertinente est incluse ci-dessous :

  • Jaune : LAPSSET
  • Bleu : Voie de chemin de fer standard
  • Rose : Couloir central
  • Lavande : Terminal des pipelines ougandais-tanzanien à Tanga
  • Vert lime : TAZARA
  • Vert foncé : Corridor de Mtwara

Cette partie de l’article d’introduction expliquera ainsi les six principaux projets de la route de la soie dans la CAE qui se combinent pour former ce que l’auteur a appelé le méga-projet de la Route de la Soie de l’Afrique de l’Est. Il est à noter que toutes les infrastructures ferroviaires ont été désignées collectivement sous le nom de Plan directeur des chemins de fer de l’Afrique de l’Est et bénéficient d’un important soutien de la part de la Chine.

Partant du nord au sud, les six projets de la Route de la soie sont les suivants :

Corridor LAPSSET

Ce corridor de transport multimodal, qui commence dans le port de Lamu au nord-est du Kenya dans les régions somaliennes, vise à relier l’infrastructure ferroviaire, routière et par pipeline à l’Éthiopie et au Soudan du Sud. En ce qui concerne le premier, on peut considérer qu’il remplit un rôle complémentaire au chemin de fer de Djibouti–Addis-Abeba décrit dans la section précédente sur la Corne de l’Afrique, alors que pour celui-ci, il présente de façon réaliste la seule voie d’accès possible de Djouba aux marchés mondiaux. Le Soudan du Sud ne veut pas tomber sous l’influence du Soudan et ses routes d’exportation sont contrôlées par son rival haï, et considérant que l’État nouvellement baptisé et déchiré par la guerre est maintenant un membre officiel de la CAE, il est logique qu’il donne la priorité au vecteur sud-est pour ses plans internationaux de corridors de développemen