Enjeux géopolitiques du Japon pour le XXIe siècle


Par Andrew Korybko − le 20 octobre 2017 − source geopolitica.ru

Le Japon, équivalent asiatique de la Grande Bretagne, constitue de par son emplacement géographique une anomalie stratégique du supercontinent eurasiatique, ce qui a considérablement influencé ses décisions politiques au cours des siècles et l’a façonné comme puissance historiquement maritime. Ce pays d’Orient choisit prudemment, au sortir de la restauration de Meiji en 1868, de s’occidentaliser sélectivement, ce qui lui apporta une croissance importante, en tête de ses compétiteurs régionaux, et le fit émerger comme grande puissance en soi. La stratégie générale japonaise était de devenir véritablement la Grande Bretagne asiatique, c’est à cette fin que le pays s’efforça de se tailler un empire dans l’hémisphère Est, par des conquêtes brutales et une stratégie « diviser pour mieux régner », qui allait lui permettre de remplacer ses homologues européens en tant que puissance dominante de cette région du monde.

La « sphère de co-prospérité de la Grande Asie orientale » constitua l’apogée, lors de la Seconde Guerre mondiale, des ambitions géostratégiques « traditionnelles » du Japon, à la suite de quoi le pays connut l’humiliation d’être occupé par les USA − occupation qui perdure à ce jour − après avoir subi les deux bombardements nucléaires calamiteux de Hiroshima et Nagasaki. Depuis 1945, Tokyo a été un partenaire de la politique « diriger dans l’ombre » de Washington pour l’Asie du sud-est, encouragé par les USA à prendre un rôle de premier plan régional, afin d’offrir à l’Amérique un « visage local » derrière lequel projeter sa domination. C’est la raison pour laquelle les USA ont désigné le Japon comme acteur principal de la Banque asiatique de développement (BAD) et l’ont activement soutenu à investir dans les anciens territoires qui constituèrent sa sphère impériale au cours de la deuxième guerre mondiale.

C’est avec la fin de la guerre froide et la montée consécutive de la Chine comme puissance mondiale (aidée et soutenue en cela involontairement par les investissements des USA) que le rôle du Japon évolua progressivement d’une entité économico-institutionnelle « dirigée depuis l’arrière », en une entité militaire ; et l’on vient de voir Tokyo réinterpréter sa constitution adoptée après la guerre pour autoriser le déploiement de soldats à l’étranger et la vente d’équipements militaires à des partenaires étrangers. À tous égards, ce que font en ce moment les USA consiste à encourager tacitement le Japon à suivre ses traces d’avant la deuxième guerre mondiale, de manière « plus pacifique », en réaffirmant ses ambitions traditionnelles sur le Rimland [la bande de terre entourant l’Eurasie, NdT] en Asie du sud-est. Pour aussi apparent qu’il semble que Tokyo agit toujours comme une marionnette contrôlée par Washington, ses dirigeants viennent d’entamer un rapprochement soudain avec Moscou.

Cette tournure d’événements apparemment inexplicable fait partie des nombreux changements de paradigmes en cours, dans toutes les sphères du monde, au fur et à mesure que l’ordre mondial multipolaire fait son entrée, et dont on peut prévoir que les conséquences impacteront les stratégies générales de chaque grande puissance, Japon y compris. Il apparaît donc comme particulièrement pertinent de se pencher sur les enjeux géopolitiques du XXIe siècle du pays, tout en gardant à l’esprit que tous les développements à venir pour le Japon seront beaucoup plus dépendants de tendances intérieures que pour la plupart des autres États. Ceci étant acté, nous allons commencer cette analyse en décrivant dans quelles mesures la situation intérieure du Japon détermine sa politique extérieure, après quoi nous développerons davantage le sujet des manifestations extérieures de la stratégie d’ensemble de Tokyo. La dernière partie de cet article résumera les principales tendances que l’on peut s’attendre à voir dans la géostratégie du Japon pour le XXIe siècle.

Extinction démographique

La population japonaise est en train de s’éteindre rapidement. Le nombre de personnes âgées explose, alors que les niveaux des naissances sont très en deçà des seuils de renouvellement de la population. Pour ne pas améliorer les choses, les jeunes adultes japonais évitent la pratique du sexe pour un certain nombre de raisons socio-culturelles, dont on peut penser qu’elles ont trait à un mode de vie stressant de travailleur urbain, combiné à la quasi-omniprésence d’une technologie pouvant « satisfaire » aux besoins de la chair, et créant une illusion facile de « relation ». Si cette tendance venait à perdurer, on pourrait s’attendre à voir le Japon subir l’une des pertes de population les plus profondes en temps de paix au cours des dizaines d’années à venir, ce qui amène nombre d’observateurs à se montrer très préoccupés quant à l’avenir général du pays. Si l’on prend en compte le rôle du Japon, à la troisième place de l’économie mondiale, on peut s’attendre à des conséquences majeures pour tous ses partenaires, des grandes puissances aux États en développement.

Remplacés par des robots

Mais une chance existe d’éviter le désastre : c’est l’hypothèse selon laquelle le Japon réussirait à compenser le déclin de sa population par des robots. Cela sonne futuriste, mais ce changement est en cours, au moins en ce qui concerne l’économie. « Les robots de cette entreprise peuvent tout fabriquer − et remodeler le monde », un article très instructif de Bloomberg publié en octobre 2017, propose un regard éclairant sur l’importance qu’a pris Fanuc, une entreprise robotique japonaise, dans ce processus. L’entreprise est de loin à la pointe mondiale dans ce domaine, et s’est déjà appropriée le quart du marché mondial. Outre ce point, près d’un tiers des commandes de robots industriels l’an dernier étaient des commandes chinoises chez Fanuc, ce qui resserre de manière intéressante les liens entre les deux pays rivaux, et démontre à quel point cette société est à la pointe dans l’économie mondiale. Vu ainsi, il apparaît naturel que Fanuc prenne le relais face au déclin de la main d’œuvre japonaise à l’avenir, puisqu’à cette date l’entreprise travaille déjà à remplacer la main d’œuvre humaine dans d’autres pays.

En théorie donc, il n’y a pas de problème structurel pour Tokyo, si le rapport inversé entre déclin de population et augmentation des robots dans l’industrie reste stable. Le Japon, au lieu de se gratter la tête à l’instar du reste du monde qui ne sait pas quoi faire de ses populations au chômage, pourrait avoir simplement à enseigner à ses habitants des compétences propres aux métiers de niche qui resteront à pourvoir dans son économie. Il reste probable qu’à terme le monde finira par mettre en place une sorte de combinaison entre « revenu universel » et réalité virtuelle pour rassurer ses populations, dans la ligne des anticipations à long terme que l’auteur a proposées dans son travail sur « la géopolitique de l’ordre mondial techno-civilisationnel ». Le Japon, quoi qu’il en soit, aura probablement beaucoup moins de difficultés à réaliser ces changements, au vu du taux « naturel » de transition qu’il connaît.

Sans insinuer que les élites japonaises se comporteraient de manière anti-démocratique, leur pays se dirige déjà vers une perspective dystopique associée à l’« Agenda 21 », l’une des principales différences étant que le Japon ne connaîtra que bien peu de troubles sociaux pourvu que nourriture et énergie continuent d’être distribuées. La nourriture, bien sûr afin de nourrir la population humaine qui reste, ce qui ne devrait pas être trop problématique si son nombre continue de décroître et que les progrès en industrialisation de l’agriculture urbaine se poursuivent. Pour l’énergie, aucune société-civilisation basée sur la robotique ne peut fonctionner sans ressources énergétiques fiables ; c’est pourquoi nombre d’analystes estiment que le Japon restera toujours dépendant de processus géopolitiques sortants de son contrôle au Moyen Orient. La réalité de la chose est que Tokyo essaye de s’abstraire de cette vulnérabilité au travers d’avancées dans les énergies alternatives et par un rapprochement révolutionnaire avec Moscou.

Le rapprochement avec la Russie

La dimension géopolitique de la politique énergétique japonaise a vu le pays améliorer de manière fulgurante ses relations avec la Russie, qui pataugeaient depuis des dizaines d’années à cause du problème territorial fabriqué par les USA, que Tokyo appelle « différend des îles Kouriles ». Les contours de ce problème épineux sont hors du cadre de la présente analyse, mais disons qu’il a retiré au Japon toute flexibilité quant à renouveler ses attaches avec la Russie. Ces liens sont en train de se renouer, et ce de manière plus importante qu’en tout temps depuis la fin de la guerre. La Russie est sensible aux appels du pied japonais, car elle manque d’investissements dans sa région du grand Est, riche en ressources mais sous-peuplée, et en retour le Japon a besoin d’un accès fiable à ces ressources, qu’elles soient agricoles, minérales ou − surtout − énergétiques. Somme toute, la dynamique russo-japonaise constitue un jeu d’équilibre pour les deux parties, que l’auteur a décrit dans les grandes longueurs dans son article « Le jeu d’équilibriste diplomatique de la Russie en Asie profite à son allié chinois », la réserve que l’on peut évidemment y trouver étant que Tokyo ne fait rien de tout cela pour aider Pékin, mais que les événements amènent ce résultat.

La Russie est vue comme réserve d’une immense manne énergétique qui pourrait facilement alimenter la société robotique japonaise pour les décennies à venir, tout en lui permettant de s’extraire des risques géostratégiques induits par l’importation de ressources en provenance du Moyen Orient, et dont la route au travers de l’étroit détroit de Malacca et les eaux litigieuses du sud de la mer de Chine. Le Japon voit donc son voisin russe comme une « pile », dont il n’obtiendra l’énergie que si Tokyo cède aux exigences de souveraineté de Moscou sur les îles Kouriles, pourquoi pas au travers de l’accord de partage socio-économique « Northern Islands Socio-Economic Condominium » (NISEC) que l’auteur du présent article avait proposé l’an dernier. Vu de plus loin, le rapprochement russo-japonais apporte un avantage géostratégique à Tokyo : il donne à la nation insulaire plus de marges de manœuvres dans ses négociations avec les USA, et envoie le signal à la Chine que le Japon s’ouvre à une présence apolitique et non hostile aux abords de sa zone frontalière du nord-est. Voilà qui ajoute au prestige que le Japon essaie en ce moment de développer, tâchant de se repositionner comme grande puissance et de dénouer sa dépendance stratégique totale envers les USA, en place depuis l’occupation militaire qui suivit la deuxième guerre mondiale.

La course aux ressources

La Russie pourra à l’avenir se montrer très utile en subvenant aux besoins énergétiques importants d’une société robotisée, mais ces robots remplaçant les humains ne produiront rien à exporter si les matières premières manquent à l’entrée des chaînes de production. La région du grand Est russe ne peut en fournir que certaines, et encore pas dans les quantités dont l’économie japonaise a besoin, si bien que Tokyo s’est mise à parcourir le monde à la recherche des précieuses matières premières. C’est ainsi que le pays a établi une présence économique après la seconde guerre mondiale en Asie du Sud-Est, avec la bénédiction des USA, et s’est engagé dans des investissements de taille un peu partout en Afrique après la fin de la guerre froide. La Chine a suivi une croissance parallèle à celle-ci sur cette dernière période, si bien que le pays le plus peuplé du monde est entré dans la compétition de l’accès aux ressources finies, transformant ce qui était une mission de recherche prospective en course pressante entre rivaux.

Danse des routes commerciales et des pays de transit

Trouver des matières premières et développer des marchés est une chose, mais y accéder en est une autre, et ce n’est pas pour rien que la concurrence dans l’établissement de connectivités au niveau mondial est forte. On anticipe que la vision chinoise « Une ceinture, une route » de la nouvelle route de la soie va transformer le système unipolaire mondial en déclin en un ordre mondial multipolaire en cours d’émergence, et Tokyo n’est pas du tout en mesure d’enchérir à jeu égal avec Pékin, au vu de la disproportion économique entre les deux pays. C’est pour cela que le Japon a choisi un partenariat avec l’Inde, en jetant les bases de ce qu’on appelle « Couloir de croissance Asie-Afrique », également appelé « Couloir de la liberté », afin de mettre en commun leurs matières premières et leurs complémentarités économiques, tout en se taillant une niche dans la zone élargie de l’océan Indien. L’auteur a écrit pour la société de consultance CommandEleven, basée à Islamabad, une longue série d’articles décrivant les enjeux géopolitiques détaillés de la nouvelle guerre froide sino-indienne, mais il suffira au lecteur pressé de savoir qu’une danse complexe est en cours entre le Japon et la Chine pour l’accès aux routes commerciales et aux États de transit.

Le premier ministre japonais Shinzo Abe et son homologue indien Narendra Modi brandissent une maquette de brique lors du sommet annuel indo-japonais, à Gandhinagar

Il va de soi que le partenariat avec l’Inde renforce la présence japonaise dans l’océan Indien, cependant que le partenariat russe offre à Tokyo la chance de devenir la « gardienne des clés » de l’Asie orientale de par sa position sur la route maritime de l’Arctique vers l’Europe. En résumé, la coopération stratégique japonaise avec ces deux grandes puissances est fondée sur l’idée intéressée de sécuriser ses accès aux routes commerciales et aux États de transit essentiels, tout en donnant à Tokyo une influence sur des régions qui sont également importantes pour Pékin. L’aboutissement idéal en serait que les deux puissances est-asiatiques regroupent leurs efforts pour renforcer la généralisation de la route de la soie, en combinant une coopération active et une compétition mutuelle à l’amiable, choses qui pourraient être institutionnalisées au travers de la candidature du Japon à rejoindre la Banque d’investissement asiatique (dirigée par la Chine) et pourquoi pas l’établissement potentiel des accords économiques tels que le Free Trade Area of the Asia-Pacific (FTAAP) et le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP). On peut cependant s’attendre à ce que la forte influence que les USA continuent d’exercer sur le Japon vienne bloquer ces perspectives, et amènent Tokyo à continuer de se comporter comme l’un des piliers de la « coalition d’endiguement de la Chine » qui est en construction dans la zone indo-pacifique.

Les circonstances sont différentes, mais ce scénario de rapprochement du Japon avec la Chine provoqué par une sorte de répulsion des USA ressemble à celui qui pourrait voir un rapprochement entre l’Union Européenne et la Russie. D’un côté, les USA ont fait beaucoup pour faire entrer dans la tête des japonais que projets de connectivité et course aux ressources constituaient un résultat à « somme nulle », de l’autre côté ils instillent aux élites de l’UE une mentalité à « somme nulle » dans le domaine des « valeurs », faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour convaincre les européens que les « valeurs » russes sont incomparablement moins élevées que celles de l’Ouest et constituent une « menace ». Les objectifs de ces campagnes de désinformation massives sont d’empêcher les convergences entre les grandes puissances, entre l’UE et la Russie coté Ouest, et entre le Japon et la Chine coté Est ; le résultat en serait un supercontinent globalement libéré de l’influence unipolaire, axé sur le « Pivot russe vers l’Oumma » dans le « Moyen-Orient élargi » et sur le succès de la route de la soie chinoise dans la zone ASEAN. L’Inde constitue bien sûr une exception géostratégique dans ce modèle, mais on pourrait s’attendre à ce qu’elle s’aligne avec l’ordre mondial multipolaire si ce scénario se produisait, sous peine de se retrouver dans le rôle de dernier avant-poste américain, ce qui ferait d’elle un état isolé dans son propre hémisphère.

Méandres de la compétition sino-japonaise

Si l’on accepte l’idée que les tendances en cours vont vers une prolongation indéfinie dans le temps de la compétition sino-japonaise, provoquée par les USA, l’analyse la plus complète que nous pouvons faire suppose d’examiner les subtilités de cette rivalité en mode « nouvelle guerre froide », suivant un thème peu connu des analystes du sujet. Au lieu de considérer les avantages dont la Chine dispose sur son rival comme l’ont déjà fait nombre d’analystes, explorons le sujet sous l’angle des réserves, du point de vue japonais, afin d’en sortir les avantages dont Tokyo dispose en retour. Par exemple, la force japonaise d’« autodéfense maritime » dispose d’ores et déjà − même si ce n’est pas officiel − de toutes les caractéristiques d’une marine de haute mer [capable d’agir très loin de ses bases, NdT], et les chances existent que cette flotte pourrait faire passer un sale quart d’heure à son homologue chinois en cas de conflit entre les deux pays. On peut ajouter à cela les exploits robotiques du Japon, qui pourraient bien amener à des prises d’avantage décisives dans l’équilibre des forces militaires entre les deux pays.

Ces facteurs ne valent cependant que pour les sujets militaires, et la probabilité d’un conflit ouvert entre les deux pays reste faible pour diverses raisons : d’une part en raison d’une interdépendance économique complexe entre eux, et d’autre part également en raison des obligations de défenses américaines envers le Japon. Les deux parties restent vulnérables à des perturbations de type « guerre hybride » dans les pays de transit qui constituent pour chacun leur chaîne d’approvisionnement dans la zone ASEAN continentale (la « sous-région du grand Mekong »), le Moyen-Orient et l’Asie Centrale, et l’Est de l’Afrique, mais la Chine subira toujours un niveau de risque supérieur à celui du Japon, à cause de sa dépendance envers ces routes pour sécuriser sa stabilité intérieure. La relation proportionnelle inversée japonaise entre la population déclinante et la montée des robots induit que Tokyo pourrait toujours résister à des perturbations d’États de transit comparativement (c’est le mot clé) mieux que la Chine, qui a mis tous ses œufs du XXIe siècle dans le seul panier des nouvelles routes de la soie ; aux fins de répondre à la croissance de son marché intérieur et d’empêcher les désordres socio-politiques qui ne manqueraient pas d’accompagner tout retournement économique causé par une guerre hybride.

Vulnérabilités voilées

En dépit d’une dépendance envers la stabilité des États de transit plus faible que celle de la Chine, le Japon n’est pas pour autant en position de jouer facilement ses atouts face à son rival chinois, si les choses se durcissaient avec Pékin. Aucune des deux parties n’a les moyens de s’offrir une guerre commerciale contre l’autre, guerre qui serait plus préjudiciable au Japon qu’à la Chine en raison du monopole dont la République Populaire dispose sur les productions de terres rares. Il s’agit de ressources nécessaires au Japon pour soutenir son futur robotique, si bien qu’il ne serait pas à son avantage de voir la Chine cesser ses exportations, comme cela a eu lieu temporairement en 2010, en connexion avec la flambée subite du différend à l’Est de la mer de Chine. Au même compte, le Japon serait en mauvaise posture si les entreprises chinoises d’extraction de cobalt et de coltan cessaient la vente de ces composants nécessaires aux batteries de voitures, aux missiles de croisière, et à presque tous les gadgets technologiques omniprésents aujourd’hui, comme les smartphones. La Chine contrôle pas loin de 60% du marché mondial du cobalt, dont la demande devrait s’accroître de deux tiers sur les dix prochaines années, et la sécurisation de cette ressource indispensable constitue une priorité pour le Japon.

Une autre vulnérabilité cachée du Japon pour le XXIe siècle, plus domestique, est au niveau des îles Ryūkyū, dont l’anti-américaine Okinawa fait partie. Cet archipel n’est devenu japonais qu’assez récemment, à la fin du XIXe siècle, et les habitants de cette île de forte importance militaire n’apprécient pas du tout la présence de bases militaires américaines, responsables de niveaux de pollution sonore insupportables, et d’une série de crimes graves comprenant viols et meurtres [Les installations militaires américaines couvrent 18% de la surface de l’île d’Okinawa, NdT]. Les indigènes ne veulent pas des USA sur leur sol, mais n’ont pas les moyens de les en sortir, en raison de l’influence majeure dont Washington dispose sur Tokyo, qui rend cette éviction quasiment impossible. Cela pourrait donner à la Chine (notons bien ici le conditionnel, rien de ceci n’est en aucune mesure établi) un levier asymétrique, consistant à encourager les mouvements de manifestation anti-américains, et les aider à se développer en poussant vers un statut plus autonome, « fédéralisé », ou même séparatiste, quelles que soient les très faibles chances de succès de telles revendications. L’objectif en serait, précisément, de provoquer des perturbations aussi fortes que possibles, sur l’une des zones militaires les plus sensibles du Japon, en espérant provoquer une spirale de violence qui pourrait dissuader ou distraire Tokyo d’une action par mandataire engagée contre la Chine (par exemple, une guerre commerciale).

Tendances dominantes

Plusieurs tendances dominent donc dans le schéma géostratégique du Japon pour le XXIe siècle. Dans l’ordre où nous les avons introduites au cours de la présente analyse, les voici :

  • Épuisement démographique du Japon et remplacement des travailleurs par des robots;
  • Rapprochement russo-japonais dans le but de sécuriser des ressources en énergie pour soutenir la montée japonaise technologico-robotique;
  • Courses aux matières premières finies dans les régions « Grand sud » de l’ASEAN continental (« région du grand Mekong »), l’Asie du sud et l’Est de l’Afrique ; et besoin pour Tokyo de développer des marchés amis dans cette partie du monde ainsi qu’en Asie centrale − Moyen Orient;
  • Compétition résultante avec la Chine, et rôle perturbateur de l’influence américaine, faisant de Tokyo le principal rival asiatique de Pékin, alors qu’elle pourrait être son partenaire stratégique naturel dans la construction de la Route de la soie mondiale et de l’ordre mondial multipolaire;
  • Avantage géostratégique comparé du Japon, moins affecté que la Chine par les guerres hybrides à venir menées par les américains contre la région de l’océan indien élargi;
  • Et enfin les vulnérabilités voilées de Tokyo, en sa dépendance envers la Chine pour les terres rares pour alimenter ses robots et risques que Pékin ne puisse clandestinement déstabiliser les îles Ryūkyū, au travers de mouvements prônant l’autonomie voire l’indépendance envers Tokyo.

Conclusions

Les points simplifiés ci-dessus mettent à jour la logique en étapes de la stratégie générale japonaise, et expliquent certaines de ses décisions récentes, qu’il s’agisse de la décision surprise d’entamer un rapprochement avec la Russie, ou le choix quelque peu tardif de s’allier avec l’Inde dans la Région de l’Océan Indien élargi. Tout revient invariablement à la transition inévitable du Japon en première civilisation techno-robotique à grande échelle du monde ; et c’est de cette tendance majeure que toutes les autres dérivent, d’une manière ou d’une autre. Somme toute, le grand schéma géostratégique japonais du XXIe siècle devrait permettre la compréhension des limites à ses actions dans le cadre d’une « coalition de confinement de la Chine », au vu du faible champ d’actions possibles de Tokyo envers Pékin sans en subir les conséquences, par la suspension des exportations de terres rares à l’état insulaire, ou par une campagne de soutien aux exigences autonomistes de Ryūkyū.

Le système déjà en place d’interdépendance économique complexe, associé à la quasi égalité navale entre les deux parties, agit comme une sorte de balancier équilibrant les deux grandes puissances asiatiques, et pourrait idéalement être redéployé afin de faire prendre conscience aux décideurs et aux stratèges japonais de la nature mutuellement pénalisante de la rivalité sino-japonaise, que leur occupant militaire américain les a poussés à exacerber ces quelques dernières années. Une remise à plat de la relation entre les deux pays-civilisations, apparentés entre eux, pourrait remettre des idées neuves dans cette dynamique et illustrer les possibilités gagnant-gagnant d’une coopération dans le cadre de la route de la soie, à la place du jeu à somme nulle perdant-perdant que les USA attisent entre les deux pays. Les USA tiennent à conserver le Japon comme « porte-avion insubmersible » à perpétuité pour « contenir la Chine », mais à l’inverse, l’échec de cette politique pourrait « libérer la Chine » en accélérant la tendance planétaire vers un ordre mondial multipolaire.

En l’état, aucun signe n’indique une volonté japonaise de ré-axer sa stratégie générale d’un jeu unipolaire « à somme nulle » vers une multipolarité gagnant-gagnant, mais on ne saurait ignorer que Tokyo se comporte de manière de plus en plus indépendante en améliorant progressivement ses relations avec Moscou. Washington, bien entendu, n’apprécie pas beaucoup cette initiative, mais en même temps, les stratèges pragmatiques des appareils d’États américains militaires, de renseignements et diplomatiques (« l’État profond ») comprennent le besoin derrière ce changement, et distinguent comment ils pourraient être utilisés dans une propagande bien pensée, pour tâcher de lever des méfiances entre Moscou et Pékin, en s’appuyant notamment sur le fait que la Russie n’a pas encore explicité publiquement son jeu d’équilibre stratégique. On peut prévoir que la compétition sino-japonaise va continuer tout au long de la région de l’Océan Indien élargi, par une fusion avec la compétition sino-indienne dont elle fait à présent partie, ajoutant une masse critique à la composante asiatique de la nouvelle guerre froide.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

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