Écocide inqualifiable et périls de Trump


Si la catastrophe environnementale n’est pas évitée, alors d’ici une génération ou deux, tout le reste dont nous parlons n’aura pas d’importance. – Noam Chomsky


Photo by Blackbone Campaign – CC by 2.0

Par Paul Street – Le 9 février 2017 – Source CounterPunch

Mon dernier long essai intitulé Unspeakable [« Inqualifiable » NdT] nécessite un suivi court et clair. Écrit en rapport avec le sort funeste des voyageurs de sept pays à majorité musulmane frappés de l’interdiction de Donald Trump, il posait une réflexion sur trois sujets tabous liés dans les nouvelles et les analyses des médias corporatifs étasuniens : i) la dépendance du capitalisme envers une « armée de réserve » de chômeurs ; ii) le rôle du budget militaire imposant des États-Unis dans l’évidement de la substance de la société américaine ; iii) les crimes étasuniens épiques de guerres impériales contre l’humanité dans le monde musulman et à travers la planète.

C’était un essai décent, mais il était bien sûr incomplet. Il laissait de côté de nombreux autres sujets connexes qui ont été classés comme tabous dans les médias commerciaux dominants des États-Unis. Et je veux ici mentionner le sujet le plus inqualifiable de tous dans ces médias : le spectre montant de l’effondrement de l’écosystème entraîné avant tout par le changement climatique anthropogénique (essentiellement capitalogène).

Ce n’est pas une mince affaire. Le philosophe de gauche John Sanbonmatsu m’a déjà affirmé que le réchauffement climatique est « le plus gros problème de notre époque ou de n’importe laquelle ». Comme l’a soutenu il y a presque cinq ans Noam Chomsky, notre principal intellectuel de gauche, si la catastrophe environnementale « ne va pas être évitée », alors « d’ici une génération ou deux, tout le reste dont nous parlons n’aura pas d’importance ».

Chomsky écrivait pour les gens de gauche et les progressistes, un groupe pour lequel « tout le reste » comprend des cibles de gauche habituelles comme la pauvreté, l’impérialisme, le racisme, l’inégalité, la ploutocratie, le sexisme, l’étatisme policier, le nationalisme, les incarcérations de masse, le contrôle de la pensée, le militarisme et, enfin, le capitalisme.

Son argument était fondé. Les paris sont ouverts concernant les perspectives d’un avenir convenable, à moins que l’homo sapiens ne se réveille rapidement et agisse promptement pour s’éloigner des combustibles fossiles et se rapprocher des énergies renouvelables ─ un projet techniquement viable. Luttes au sujet de la distribution, de la gestion et du contrôle des parts du gâteau, et pour ceux qui perdront leur éclat s’il est empoisonné. Qui veut retourner le monde à l’envers pour le trouver criblé de maladie et de décomposition ? Qui cultive l’espoir d’hériter d’une terre agonisante de la part de la minorité des bien nantis ?

Ce qui nous ramène à Trump. La culture médiatique dominante et politique des États-Unis est marquée par l’horreur et le dégoût face aux multiples offenses commises par la nouvelle Maison Blanche. La liste des transgressions exaspérantes de Trump dont vous pouvez prendre connaissance en détail dans les médias dominants est déjà impressionnante. Il y a les provocations du Mexique (Trump agissant sur la base de son engagement de « construire un mur et faire payer le Mexique ») et le monde musulman (le décret maladroit de l’interdiction de voyager pour sept États) ; le licenciement nixonien d’un procureur général intérimaire qui a refusé de mettre en œuvre le décret de voyage inconstitutionnel ; l’allusion insipide du président à un magistrat fédéral ayant entravé cette ordonnance comme à un « soi-disant juge » ; l’affirmation franchement absurde et répétée (comme sortie tout droit d’un Goebbels) qu’il a remporté le vote populaire (par 3 à 5 millions de votes !) en novembre dernier ; la promotion effrayante de Steve Bannon, conseiller politique supérieur crypto-fasciste de Trump, à un poste élevé au Conseil national de sécurité ; la déclaration publique enfantine de Trump concernant sa « terrible » conversation téléphonique avec le premier ministre de l’Australie ; la menace grotesque d’envoyer des troupes étasuniennes s’occuper des « hommes mauvais » au Mexique ; sa visite d’ouverture au quartier général de la CIA, où Trump s’est plaint de la prétendue sous-estimation de la taille de la foule lors de son investiture ; et lorsqu’il a dit que les États-Unis pourraient disposer d’une « autre chance » de mettre la main sur le pétrole irakien.

Remarquez cependant ce qui a échappé à une attention sérieuse. La menace que représente Trump pour l’écologie habitable est éludée. C’est à peine si elle s’inscrit sur l’écran radar des médias.

Ne vous méprenez pas. La crise environnementale n’a rien de nouveau. Les scientifiques de la terre nous mettent en garde depuis plusieurs années concernant le risque toujours plus imminent d’un effondrement de l’écosystème, en identifiant comme facteurs principaux derrière la calamité prochaine l’extraction et la combustion excessives de combustibles fossiles et de produits à base de carbone ainsi que le changement climatique qui en résulte.

La bête aux cheveux orangés n’a guère inventé notre sinistre « clivage écologique », lequel prend racine, selon les termes de John Bellamy Foster, dans la « guerre [de longue date] du capitalisme contre la terre ». Avec les États-Unis impliqués dans la cuisson de la planète, le plomb assujetti au pétrole et au gaz, l’humanité s’est avachie dans un écocide d’auto-extermination pendant des décennies.

Mais avec sa détermination à « dérèglementer l’énergie » ─ s’engager à fond avec l’effet de serre jusqu’à la mort de la vie sur terre (un crime destiné à faire passer les nazis pour des criminels mineurs) ─, Trump représente ce que Chomsky a justement appelé « presque le son du glas pour les espèces ». À un moment où les sciences de la terre pointent sans ambiguïté vers une conversion  planétaire rapide aux énergies renouvelables par des avertissements de plus en plus désespérés, Trump s’engage à élever la cadence de l’extraction et la combustion des combustibles fossiles, ceux-là mêmes qui entraînent l’homo sapiens et autres êtres vivants en bas de la falaise. Et c’est en grande partie pourquoi les scientifiques ont dorénavant avancé l’aiguille de la pendule de la catastrophe de 30 secondes plus près de minuit.

Le sujet est étonnamment absent de la couverture et du commentaire médiatiques « maintream » (corporatifs) à l’aube de l’âge Trump. Un exemple pertinent : la critique des médias et des démocrates de la nomination de Rex Tillerson comme secrétaire d’État s’est concentrée presque exclusivement sur son intimité perçue comme excessive avec la Russie et Vladimir Poutine. Le statut de longue date de Tillerson de grand prêtre de la négation du changement climatique à titre de PDG d’Exxon Mobil, criminel climatique corporatif pionnier au niveau mondial, est presque complètement ignoré. C’est insensé.

Oui, vous pouvez lire sur la première page du New York Times de dimanche dernier comment l’élection « surprise » de Trump a représenté un rêve des frères Koch devenu réalité, menant à la réduction épique et à grande vitesse des règles et règlements fédéraux restreignant le comportement des industries du pétrole, du gaz et du charbon. Le rapport effrayant du Times à ce sujet constitue un reportage de première classe (voir Éric Lipton « G.O.P. et Trump se hâtent de réduire les règles du pétrole et du gaz », NYT, le 3 février 2017). Il regorge d’informations importantes. Mais il serait impensable que les journalistes responsables racontent l’histoire complète ─ que les politiques énergétiques de Trump vont entraîner la vie sur terre à un point de non-retour, forçant d’avance la clôture finale de notre ruine commune concernant un avenir souhaitable. Ce serait trop à signaler. Il en va de même dans tous les médias corporatifs. La totalité de l’histoire du péril existentiel est indicible.

Encore une fois, ce n’est rien de nouveau. L’échec de la question du climat dans les médias explique en grande partie pourquoi le réchauffement climatique se classe constamment au-dessous des autres préoccupations ─ l’ « économie », le « terrorisme », l’ « éducation », les « emplois » et le « crime », pour n’en nommer qu’une poignée ─ dans les sondages d’opinion publique sur les priorités politiques principales des citoyens des États-Unis.

Les historiens vont rétrospectivement regarder tout cela avec stupéfaction ─ si seulement l’Histoire survit au capitalisme contemporain asservi au carbone et à l’administration Trump.

La survie requiert une organisation révolutionnaire, une planification et une action rapides et révolutionnaires. Comme l’a écrit récemment Chris Hedges, cette nation doit devenir « ingouvernable » dès que possible. « Il est maintenant temps de ne pas coopérer. Il est maintenant temps d’arrêter les systèmes du pouvoir. Il est maintenant temps de résister. C’est notre dernière chance. Les fanatiques [de la droite] [dans la Maison Blanche de Trump] se déplacent à une vitesse fulgurante. Nous le devrions aussi. » La science fondamentale de la terre suggère que Hedges frappe ici dans le mille, d’un point de vue environnemental (il a aussi raison autrement). Abolir l’administration éco-fasciste de Herr Trumpenstein n’est que le début.

Par Paul Street

Traduit par Julie, relu par Cat pour le Saker francophone

Note du Saker Francophone

Cet article est pro-réchauffiste et très politiquement correct anti-trump avec son lot d'arguments catastrophistes et de points Godwin mais attaque l'administration Trump sous un angle légitime, la dérégulation autour des énergies fossiles avec son lot de catastrophe écologiques bien réelles. On laisse comme d'habitude chacun se faire son idée sur ces sujets.

Mais il est particulièrement intéressant pour au moins 2 paragraphes, le 1er avec les 3 points et l'évocation notamment de l'armée de réserve du capital, l'utilisation de l'armée US. C'est surprenant pour un article aussi aligné et enfin le dernier avec cet aveu plein d'innocence:

La survie requiert une organisation révolutionnaire, une planification et une action rapides et révolutionnaires.

On peut le lier directement en miroir des analyses de Brandon Smith sur les dangers de cette gouvernance mondialisée. Ce sont les globalistes qui doivent se frotter les mains.
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Une réflexion au sujet de « Écocide inqualifiable et périls de Trump »

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