Davos et la montée sinistre des manipulateurs de symboles


Nicolas Bonnal

Par Nicolas Bonnal – Le 25 janvier 2017 – Source nicolasbonnal.wordpress.com

« La force motrice des oligarques est leur conviction de bien faire. » Jack London

Rappelons que Davos est le lieu où se déroule « La Montagne magique » de Thomas Mann, qui nous offrait de belles discussions entre dionysiaques et apolliniens – ces derniers ayant bien sûr perdu la joute. Ce livre ouvrait les thèmes de la mondialisation à l’époque où Edmond Husserl évoquait l’Europe et ses sempiternelles crises de la culture.

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Le développement forcé et forcené de l’informatique depuis deux générations a abouti à la création d’un État postmoderne renforcé, plus totalitaire et espionnant que jamais ; et à l’émergence d’une surclasse de manipulateurs de symboles, un nouveau clergé planétaire dont les riches et les plus puissants se réunissent en Suisse pour voir comment contrôler et soumettre le troupeau de viande – pour parler comme William Gibson – qui inquiète par son nombre et sa consommation, l’élite écolo et friquée de la planète perdue. J’avais marqué la distinction dans mon livre sur internet entre les techno-serfs et les techno-lords que le monde virtuel, le monde de la richesse et de l’apparence recréait sur un fond de mysticisme techno et de féodalisme retrouvé.

En 1991 un futur secrétaire du travail de Clinton, le professeur Robert Reich, avait publié un livre pour montrer que les États et leurs marqueurs nationaux avaient totalement disparu. Reich ne faisait que reprendre les travaux de professeurs marxistes, quand ces derniers dénonçaient, sous les moqueries du patronat planétaire et de ses News magazines, les multinationales, « ces templiers des temps modernes » (Claude Cheysson).

Plus innovante était sa vision (à Reich) de trois classes séparées dans chaque pays, dont la dominante, celle des manipulateurs des symboles donc, avait pour but – en bon parasite – d’altérer la réalité par les logiciels. Les produits financiers, les « innovations technologiques » (qui n’en sont plus vraiment, comme l’a rappelé l’historien Stanley Payne), les effets spéciaux, les mutations des produits bancaires, les lapsus juridiques, tout cela était le fait des manipulateurs de symboles, qui finalement reprenaient le flambeau des clergés de temps plus anciens, qui s’arrogeaient ensuite le droit de prélever leur dîme et même de redistribuer les récoltes. J’avais souligné la dimension archaïque et prophétique de tout cela dans mon livre sur internet : voyez la Genèse, 45, 18 : « vous mangerez la graisse du pays… »). Encore un pharaon et nous aurons le royaume mondialisé promis dans Isaïe, 60 (« tu suceras le lait des nations… »).

On distinguera donc une élite cléricale moyenne, (les 20% dont parle Reich qui sont moins maintenant en Europe ou en Amérique, car eux aussi on les remplace par l’externalisation techno et l’automation) et une élite cléricale monstrueuse, celles des dominateurs des symboles, qui aujourd’hui, rappelait un commentateur antisystème, remplacent le Christ, non seulement en tant que classe qui fait le bien, mais qui est le bien en tant que tel. Disons-le nûment : on (c’est ce que font tous vos portails internet matin midi et soir) adorera leurs milliards parce que leurs milliards sont et font le bien, parce que leurs milliards sont Dieu. L’opium distribué sous forme de news russophobes en bandeaux, de jeux vidéo ou de couplets people suffit à calmer presque tout le monde.

Dans « Le Talon de fer » Jack London décrivait des oligarques bienveillants :

« Ils se croyaient les sauveurs du genre humain, et se considéraient comme des travailleurs héroïques se sacrifiant pour son plus grand bien. »

Il reste que je préfère maintenant la notion de néo-clergé à celle d’oligarchie. Car la domination se veut morale et spirituelle.

Cette élite virtuelle (plus ou moins bien évoquée dans le film Élysée avec Jodie Foster) n’a plus aucune attache avec son pays et ses racines. Elle a été mondialisée, comme le disait Jean-Pierre Chevènement, elle a été convaincue que l’État-nation est « une monstruosité » et elle se moque de son cheap, [bon marché, NdSF] ex-concitoyen voué aux gémonies et diabolisé comme populiste, bon à être jeté dans les poubelles de l’histoire. Le remplacement de population, elle s’en accommode mieux que les autres puisque les populations, elle n’est pas pour les côtoyer, mais pour les exploiter. Cette classe bobo-techno est transhumaine sans le savoir… Elle marche plus vite que ses robots.

Addendum : le modèle de Reich se rapproche sans le dire de celui d’Aldous Huxley (on y revient bientôt, et à son Brave New World d’inspiration shakespearienne).

Chez Reich, il y a les manipulateurs de symboles (il dénonce leurs inquiétants excès car ils bâtissent une dystopie avec leurs algorithmes), les fonctions routinières de production, laminées par la mondialisation et les fonctions inférieures, liées aux services.

Aldous Huxley distingue :

Les castes supérieures

  • Les Alpha en constituent l’élite dirigeante. Ils sont programmés pour être grands, beaux et intelligents. Ils sont vêtus de gris.
  • Les Bêta forment une caste de travailleurs intelligents, conçus pour occuper des fonctions assez importantes. Ils sont vêtus de rose.

les castes inférieures

  • Les Gamma constituent la classe moyenne voire populaire. Ils sont vêtus de vert.
  • Les Delta (vêtus de kaki) et les Epsilon (vêtus de noir) forment enfin les castes les plus basses ; ils sont faits pour occuper les fonctions manuelles assez simples. Ils sont programmés pour être petits et laids (les Epsilon sont presque simiesques).

Nicolas Bonnal

Sources bibliographiques

  • Nicolas Bonnal – Internet nouvelle voie initiatique ; Ridley Scott, les mythologies de sa science-fiction ; Littérature et conspiration (Amazon.fr)
  • Robert Reich – The work of nations
  • Jack London – Le talon de fer
  • Thomas Mann – La montagne magique (ebooksgratuits.com)

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